Série
“The Third Day” : la solitude de la souffrance
©HBO
Votre pizza vient d’arriver. Blotti dans votre plaid, vous vous apprêtez à commencer une nouvelle série. Avec Jude Law, ça s’annonce bien. Les conditions semblent réunies pour profiter d’un « vrai moment de détente »… Pourtant, les choses ne vont pas se passer comme vous l’espériez. The Third Day, la dernière création de HBO, Plan B et la compagnie de « théâtre immersif » Punchdrunk, tranche sur la « positive attitude » sous-jacente à la majorité des production sérielles contemporaines. « Ce qui commence dans le mal s’affermit dans le mal », écrivait Shakespeare. En lieu et place du mal, ici, la souffrance d’un père qui doit faire face à la mort de son fils. Pas de misérabilisme, mais pas de happy end, dans cette histoire : seulement la solitude de la douleur qui ne disparaît jamais, avec laquelle il faut vivre. « C’est la beauté de cette série de dire que la souffrance existe, qu’elle n’est pas un mauvais moment à dépasser », analyse la philosophe Laurence Devillairs.
- Co-produite par HBO, la société de production de Brad Pitt Plan B et Punchdrunk, une compagnie spécialisée dans le théâtre interactif, la série The Third Day vient de débuter. Elle était attendue. Elle en déconcertera plus d’un, même si elle mêle les souvenirs récents de Lost, ou plus lointains de Rosemary’s Baby, voire de la série française Zone Blanche. Dans le rôle principal de la première saison : Jude Law. L’acteur joue ici un père qui ne parvient pas à se remettre de la perte de son fils et qui se retrouve coincé sur une île anglaise éloignée de tout, la seule route y menant se retrouvant totalement submergée au gré de marées imprévisibles. Ainsi vit-il dans la petite communauté d’Osea coupée de tout contact avec le monde extérieur.
- On peut y voir une métaphore de l’enfermement suscité par le Brexit, l’image d’une Angleterre repliée sur elle-même, au large du reste du monde. Mais il faut y reconnaître surtout l’isolement que produit la souffrance : le chagrin est une île dont on ne sort qu’en de rares occasions, lorsque, par chance, la route est ouverte et qu’elle permet de renouer avec l’extérieur, avec la vie qui, pour le reste des hommes, continue. Mais la plupart du temps, on est bloqué par sa peine, habitant solitaire de son île sans rivage ni continent. Jude Law (Sam, dans la série) déclare, avec une justesse extrême, que la sensation de perte, qui accompagne la peine – qu’elle soit celle du deuil ou de l’amour non partagé – ne part jamais. On peut tout travailler, la terre, le bois, un texte, une voix… mais pas le chagrin. On ne le dépasse pas, on vit avec. Ou plutôt, on vit à partir de lui, comme une route que la mer rend le plus souvent impraticable. Il n’y a pas de travail du deuil.
- Et le personnage de Sam d'ajouter que « la souffrance ne se partage pas », qu’elle est propre à chacun : « Ils ont la leur, tu as la tienne ». Je suis ce que je suis par les peines que j’ai vécues. On ne peut donc pas – il ne le faut pas – gommer la souffrance comme si elle était une page blanche de notre histoire, une étape à surmonter. Mais, comme le dit une fois encore le personnage, « le plus douloureux dans le chagrin, c’est la solitude. »
- Cette solitude fondamentale à laquelle me renvoie ce qui m’arrive en propre, à moi et pas à un autre. Et aussi parce que la souffrance vient habiter des régions de mon être que je ne savais même pas exister. Il y a une révélation de soi dans la peine, douloureuse, certes, mais que notre société de la résilience et du positif à tout prix, tend à escamoter.
C’est la beauté de cette série de dire que la souffrance existe, qu’elle n’est pas un mauvais moment à dépasser, que tout ne doit pas être « positivé » : au travail, dans sa vie, dans ses choix, il y a de la peine. Et ça ne se travaille pas.