Motifs cachés
Titanic, l’éternel retour
Illustration : © Oriane Safré-Proust/Valérie Oualid pour PM
Cet article est issu du numéro 153 de Philosophie magazine « Peut-on changer de logique ? », en kiosque le 23 septembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Incontournable depuis le film de James Cameron, le navire réputé insubmersible sort des profondeurs dans deux projets aussi titanesques qu’onéreux, qui revisitent une histoire où il y a ceux qui s’en sortent et ceux qui tombent à l’eau.
Titanic II n’est pas une suite parodique du chef-d’œuvre de James Cameron, c’est un projet bien réel ou plutôt deux projets visant à reconstruire le navire mythique et maudit, qui fit naufrage le 15 avril 1912 lors de son voyage inaugural censé rallier Southampton à New York.
Le premier projet, aussi mégalomaniaque qu’un film de Werner Herzog, vise tout simplement à faire naviguer une réplique exacte du fameux paquebot, sur la même route mais en sens inverse. Son initiateur, le milliardaire australien Clive Palmer (par ailleurs fondateur d’un parti d’extrême droite), s’est lancé dans l’aventure en 2012 pour le centenaire du naufrage. Des tonnes d’acier ont été achetées. Un comité a même été créé avec des descendants des survivants pour ne pas blesser leur sensibilité. On comprend, en effet, que pour les familles des naufragés, une telle envie de retenter le diable – ou l’iceberg – puisse avoir un je-ne-sais-quoi de morbide. Après que des millions de dollars ont été dépensés pour construire la réplique du paquebot, le projet semblait au point mort jusqu’en 2018, quand Clive Palmer a annoncé son achèvement pour 2022. On ignore encore l’impact que la crise sanitaire aura finalement sur cette mise à l’eau…
La seconde réplique du Titanic est tout aussi imposante : elle aussi est une copie grandeur nature du paquebot. Des historiens, des experts connaissant toutes les caractéristiques du navire ont été consultés pour recréer les luxueuses cabines dans le moindre détail. Sauf que ce Titanic-là ne verra jamais la mer. Fermement calé sur la terre du Sichuan, il sera l’attraction d’un parc chinois surnommé Titanicland, qui devrait ouvrir ses portes en fin d’année. La construction du navire aurait coûté à elle seule près de 1 milliard de yuans, environ 130 millions d’euros. Le directeur du parc mise davantage sur l’aura romantique du film rassemblant Kate Winslet et Leonardo DiCaprio pour attirer les visiteurs (qui paieront environ 250 euros une nuit sur le paquebot) que sur le naufrage – qui ne risque pas de se reproduire, la mer se trouvant à mille kilomètres.
La première réplique du Titanic ressemble à un scénario de revanche. Oui, le Titanic est insubmersible, il a peut-être coulé la première fois, mais la seconde, il traversera l’Atlantique : la technique humaine aura finalement le dernier mot sur l’iceberg. Non mais !
La seconde réplique ressemble à ces contes dont la fin est édulcorée pour ne pas effrayer les enfants : vivez l’histoire d’amour sans le naufrage. La mer est à mille kilomètres, tu n’as rien à craindre, dors tranquille, OK ? Le Titanic du Sichuan me fait l’effet d’un rêve pour enfants au fond d’un jardin qui brûle.
Quant au navire de Clive Palmer, s’il voit le jour, je l’imagine peuplé des derniers climato-sceptiques, refusant de croire que la fonte des glaces soit la vraie cause de leur victoire sur l’iceberg.
Le Titanic nous fascine parce qu’il n’y a plus de Titanic. Il n’y a plus de Titanic parce qu’il n’y a plus d’iceberg. Il n’y a plus de Titanic parce que le Titanic est devenu notre réalité, nous sommes tous déjà à bord, tous sur le même navire. Comme dans la légende, certains ont juste la chance d’être des passagers de première classe.