Dossier / “Il faut qu’on parle !”
Troisième voix
Laurent Goffaux, médiateur juridique. © Livia Saavedra pour PM
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Cet article est issu du numéro 170 de Philosophie magazine « Il faut qu’on parle ! Le langage résout-il les conflits ? », en kiosque le 01 juin 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Leur métier ? Trouver des issues pacifiques aux conflits du quotidien. Leur outil ? Le verbe. La philosophe et psychanalyste Elsa Godart, qui s’intéresse à la manière dont se constitue le sujet contemporain, éclaire les récits de nos cinq témoins.
Qu’ont en commun un agent de sécurité, un médiateur juridique, une professeure, une thérapeute du couple et de la famille, et un syndicaliste ? Tous sont obligés de parler pour arriver à leurs fins – ou aider les autres à y parvenir. Les cinq témoins que nous avons interrogés sont régulièrement confrontés, dans le cadre de leur activité professionnelle, à des situations où le langage peut à la fois être la source d’une crise et sa solution. Quand on éprouve des difficultés à s’exprimer en classe, peut-être faut-il trouver un nouveau moyen d’expression. Lorsque la communication ne passe plus dans le couple, peut-être faut-il faire appel à une tierce personne qui traduise les malentendus et déplace les perspectives. Et si l’on a affaire à un véritable mur, peut-être faut-il en venir au langage du corps, qui en impose d’une tout autre façon. Cela parce qu’on estime qu’il y a quelque chose à sauver, un lien, même ténu, que le langage peut réparer malgré la violence de certains actes.
La philosophe et psychanalyste Elsa Godart a fait de la notion de sincérité la pierre angulaire de ses travaux. D’essai en essai, elle explore cette façon de dire une vérité teintée de subjectivité dans un monde de plus en plus gagné par le mensonge et les faux-semblants – ceux des réseaux sociaux notamment. La sincérité se distingue de la vérité en ce qu’elle n’est pas forcément la coïncidence entre le dire et la réalité, elle est plutôt « l’accord de la pensée et du propos, l’accord de l’acte et du propos, l’accord de la pensée avec soi », décrit Jankélévitch dans Les Vertus et l’amour (tome I, 1970). Il fait ainsi le lien entre une capacité à dire, à se parler les uns aux autres, et une certaine connaissance de soi. Dans l’Éthique de la sincérité (Armand Colin, 2020), Elsa Godart remarque que « s’il est certain que l’on a trouvé des moyens efficaces pour parvenir à dire, en revanche, une incapacité majeure persiste : l’impuissance à se dire ». C’est peut-être de cette impuissance que jaillissent malentendus, conflits et violence, qu’elle soit verbale ou physique. Car pour se dire, encore faut-il avoir une claire conscience de son désir, de ce qu’il y a à exprimer. Nos témoins travaillent tous, à leur façon, à clarifier cette expression de soi.
« Verbaliser ce qui a été tu »
Laurent / 54 ans / médiateur juridique

© Livia Saavedra
« On parle moins de médiation juridique que réparatrice, l’idée étant de créer la possibilité, pour des personnes qui ont commis ou subi un fait infractionnel, d’échanger sur ce qu’il s’est passé et sur les conséquences de cet événement. Cela signifie que la réparation fonctionne autant pour les victimes que pour les auteurs d’infractions ou de crimes. Les situations sont variées. Parfois, les choses ont été réglées depuis longtemps sur le plan juridique. Mais seule la loi a parlé, pas les personnes. Il arrive aussi que l’on travaille hors procès et hors dépôt de plainte. Il s’agit de se ressaisir d’une situation de conflit en verbalisant ce qui a été tu, en livrant ses sentiments, ses impressions, ce qui n’est pas toujours possible dans le cadre d’un procès. La justice fonctionne en effet avec ses propres codes et instaure un cérémonial qui bride parfois l’expression individuelle. Les avocats sont d’ailleurs les premiers à se méfier de la parole de leur client, de peur qu’elle ne remette en cause leur stratégie de défense. La médiation réparatrice est un moment de liberté où les voix peuvent se délier. Le résultat dépend de la rencontre de deux personnes, il faut donc que “ça matche”. Au moins une des deux parties s’apprête à affronter de nouveau un vécu traumatisant, le potentiel émotionnel est donc immense. De ce fait, cela nécessite beaucoup de préparation et d’entretiens individuels en amont, afin que chaque partie soit le plus sincère possible. Lors de la rencontre, je reste présent afin de garantir un cadre et un équilibre, mais je n’interviens pas. Il est arrivé que ça dérape. Je me souviens d’un jeune homme en détention qui avait demandé à rencontrer la jeune femme enceinte qu’il avait braquée dans une épicerie. Malgré la procédure judiciaire et la condamnation à une peine de prison, cette femme demeurait choquée par le geste de l’agresseur, qui avait pointé une arme à feu – factice, mais elle ne pouvait pas le savoir – sur son ventre. Lors de leur rencontre, elle s’est mise à lui parler de façon si dure que le jeune homme a fait un malaise et est tombé de sa chaise. J’ai dû lui rappeler que l’objectif de la médiation n’était pas de condamner, d’accabler une seconde fois. A priori tout peut se dire, mais on tente d’éviter à tout prix de reproduire les schémas judiciaires. »