La lettre du mardi
Ultimatum : le jeu dangereux de Trump face à l’Iran
Washington (États-Unis), le 6 avril 2026. Le président américain Donald Trump à la Maison-Blanche, juste avant de lancer son ultimatum aux dirigeants iraniens. © Evan Vucci/Reuters
« “S’il y a bien un truc que je ne supporte pas – mais genre limite ça me rend dingue, tu vois –, c’est qu’on me colle un ultimatum”, me lâchait un ami il y a quelques semaines.
Aucun rapport avec la guerre en Iran : la discussion portait davantage sur des histoires d’ex que sur une offensive menée sans préparation par un instigateur qui prend de plus en plus les allures d’un poulet sans tête dont les excréments souillent tout sur son passage. N’empêche. Son aversion ne me paraît pas hors de propos dans ce contexte.
“Toute une civilisation va mourir ce soir”
Ce n’est plus tellement une surprise, mais l’on peut reconnaître un talent à Donald Trump : celui d’aller toujours plus loin dans l’espace – non pas celui de la face cachée de la Lune, mais celui du grotesque bordé d’une menace réelle. Dans un premier temps, le président américain est apparu hier aux côtés d’une personne déguisée en lapin de Pâques, afin d’ouvrir la traditionnelle chasse aux œufs de la Maison-Blanche. Lewis Carroll et son Chapelier fou étaient peut-être de la partie, tant l’adresse aux enfants n’avait ni queue ni tête, entre le récit hollywoodien d’une mission de sauvetage et l’auto-célébration du mérite de bombes soi-disant réclamées par les Iraniens, quand bien même elles tomberaient à quelques mètres de chez eux. Mais le meilleur restait encore à venir avec une conférence de presse de plus d’une heure et demie, au cours de laquelle Trump a posé un ultimatum au régime des mollahs : soit ce dernier accepte un accord (dont les termes n’ont d’ailleurs pas été précisés) avant aujourd’hui 20 heures à Washington (mercredi 2 heures du matin en France), soit le pays s’expose à un déluge de feu sans précédent. “Le pays entier peut être anéanti en une seule nuit”, a-t-il menacé, précisant qu’il prévoyait de détruire chaque pont ainsi que chaque centrale électrique. Avertissement réitéré aujourd’hui en début d’après-midi, avec la prophétie suivante : “Toute une civilisation va mourir ce soir, pour ne jamais réapparaître.”
Erreur de calcul ?
Chez celui pour qui “l’art du deal” entre vendeurs de voitures fait office de diplomatie, la tactique de l’ultimatum est une suite logique, déjà éprouvée lors des négociations entre la Russie et l’Ukraine avec le non-succès que l’on sait. Loin de relever d’une recherche de compromis menée dans le respect et l’intelligence de toutes les parties, elle instaure un immédiat rapport de forces : celui qui pose l’ultimatum estime en effet avoir la main sur la discussion et pouvoir imposer son propre rythme. Sauf que cette main pas si gagnante repose sur un bluff dont personne n’est dupe, le détroit d’Ormuz demeurant bel et bien bloqué depuis fin février au grand dam de l’administration Trump qui n’avait visiblement pas anticipé un tel revers économique. Les dignitaires du régime islamique ont d’ailleurs immédiatement annoncé leur volonté de ne pas céder, malgré une menace d’ampleur inédite. En dealmaker, Trump se concentre sur de purs facteurs économiques, laissant de côté la psychologie. Une erreur paradoxalement digne d’un prix Nobel d’économie : le mathématicien John Nash.
Pratique ≠ théorie
Ce dernier est célèbre pour avoir donné son nom à l’“équilibre de Nash”, une situation théorique censée s’appliquer notamment dans le cadre de la théorie des jeux et du “jeu de l’ultimatum”, une de ces expériences de pensée qu’affectionnent les économistes friands de rationalité débarrassée des affects. Lorsqu’un “proposant” pose un ultimatum à un interlocuteur sur lequel il estime avoir un ascendant, il fait le pari que quelle que soit la proposition “à prendre ou à laisser”, même déloyale et désavantageuse, ce dernier l’acceptera. Dans une perspective de maximisation de l’utilité de chacun, il est en effet toujours plus avantageux de recevoir quelque chose (même si ce n’est pas terrible) plutôt que rien – voire que risquer l’annihilation, dans le cas des mollahs. En théorie, les offres injustes ont donc tout intérêt à être tentées, puisqu’elles sont censées être acceptées. Dans la pratique, ce n’est toutefois pas ce qui se produit, comme l’ont montré de nombreuses expérimentations. Même des offres avantageuses peuvent parfois être rejetées, si l’un des interlocuteurs estime qu’accepter reviendrait à perdre la face. La maximisation des gains n’est jamais le seul moteur des acteurs, et d’autres facteurs “polluent” souvent la prise de décision – une certaine sensibilité à la notion de justice, par exemple…
Trump trop… rationnel ?
Je ne m’aventurerai pas sur le terrain de la psychologie des dirigeant iraniens, si ce n’est pour noter qu’après tout, en tant que religieux fanatiques, ils doivent bien se moquer des menaces de mort imminente – sans parler du peu de cas qu’ils font de leur propre population. Trump s’est en revanche bien planté sur un autre facteur psychologique : la capacité d’un peuple déjà largement traumatisé à se soulever sous un déluge de bombes. Depuis le mouvement “Femme, Vie, Liberté” en 2022 et la répression que les manifestants ont subie, c’est un fait largement documenté : la population iranienne présente à l’échelle collective des symptômes de stress post-traumatique, accrus depuis les horreurs et les dizaines de milliers de morts de janvier dernier. Si la rationalité commande le soutien à l’opération israélo-américaine, les affects disent l’épuisement, le sentiment d’abandon, le fatalisme voire la colère. Sous black-out informationnel depuis le 28 février, la population n’a que peu d’informations sur les événements, et l’on peut même douter qu’elle ait pleinement connaissance des menaces du président américain. Or malgré les apparences, Trump n’est pas fou. Il calcule au contraire trop rationnellement. Au point que celui qui se rêvait en game changer envisage d’en détruire les possibilités mêmes – justement pour ne pas passer pour un con. »
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