La lettre du jeudi
Un lit rien qu’à soi
© Gustopo Galang/Unsplash
« Faire chambre à part. Pour certains couples, c’est le début de la fin. Pour moi qui ai commencé ma vie amoureuse ainsi, c’est le début tout court. C’est aussi une nécessité absolue que je compte défendre aujourd’hui.
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Nous sommes 10% de la population française à pratiquer les chambres séparées, comme le montre un sondage Ifop paru en 2021. Ce n’est pas mal, mais cela reste très peu. Notre modèle conjugal est encore aujourd’hui fondé sur l’existence d’un lit partagé. Un couple qui fait chambre à part est perçu comme un couple vieillissant ou au bord de la rupture. Je ne me lasse pas des regards étonnés, circonspects voire goguenards qui me sont lancés lorsque je fais visiter mon appartement et ces deux chambres distinctes.
Si je refuse de dormir accompagnée, ce n’est pas seulement à cause de la respiration sonore d’autrui, des froissements des draps, des petits coups de pied involontaires, de la couette qui s’éloigne invariablement, de la lumière allumée au milieu de la nuit, des horaires de sommeil décalés, de la tête du matin, des cauchemars, des insomnies, de la peur de déranger, de l’impossibilité de s’étendre au travers du lit… C’est aussi plus largement parce qu’à l’instar de Virginia Woolf, je pense que chacun, et en particulier chaque femme, devrait pouvoir bénéficier “d’une chambre à soi” afin de pouvoir s’épanouir. L’écrivaine fait de la chambre un espace quasi sacré – un refuge créatif, qui reflète à lui seul la subjectivité de celle qui l’habite :
“[Les chambres des femmes] sont calmes et pleines de bruit, donnent sur la mer ou, au contraire, sur la cour d’une prison ; elles sont encombrées de linge qui sèche, ou toutes vivantes d’opales et de soieries […] – il suffit d’entrer dans n’importe quelle chambre de n’importe quelle rue pour que se jette à votre face toute cette force extrêmement complexe de la féminité”
Virginia Woolf, Une chambre à soi (1929)
Depuis toujours, et encore plus depuis que j’ai lu Woolf, je suis bien aise de bénéficier de mon lieu et de le décorer à ma façon. Je sais que c’est malheureusement un privilège que tout le monde ne peut se permettre économiquement.
Si je milite pour la chambre à part, je peux comprendre la joie du sommeil partagé : le souffle, la peau tiède d’autrui et la confiance que cette personne nous montre quand elle s’endort à nos côtés… Tout cela est certes précieux. Mais je pense justement que cette fragilité, cette vulnérabilité du dormeur, doit être protégée et sanctuarisée. Chacun devrait pouvoir décider, chaque soir, s’il veut ou non s’endormir aux côtés de quelqu’un. C’est une question très importante, car elle détermine la manière dont on va se lancer dans l’aventure de l’endormissement. Que l’on soit accompagné ou non, cette recherche du sommeil reste une quête solitaire, qui implique toujours une forme de repli sur soi-même. Dans son essai De l’existence à l’existant (1947), Emmanuel Levinas définit le sommeil comme “la possibilité de se reposer, de s’envelopper en soi-même”. Cela passe, dit-il, par “une espèce de tâtonnement”, analogue à la nidification. Seul dans son lit, le dormeur immobile est comme un “œuf dans sa coquille”, poursuit le philosophe.
Quand je cherche à m’endormir, je renoue avec la solitude ontologique d’un nouveau-né. Ce moment d’abandon à soi-même a quelque chose d’inquiétant. On peut ressentir un ennui, voire une panique existentielle quand on se retrouve esseulée dans un espace fermé comme la chambre. Même si elle est parfois vertigineuse, cette réclusion nous est précieuse. C’est grâce à elle que nous pouvons avoir accès à notre vie intérieure, à nos pensées les plus profondes. “Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre”, écrit Pascal dans ses Pensées. J’ajouterai que ce malheur est paradoxalement accru par le fait de ne pouvoir demeurer seule dans cette chambre et dans ce lit. »