Cinéma
“Un parfait inconnu” : Bob Dylan, l’inauthentique
Timothée Chalamet incarne Bob Dylan dans le film “Un parfait inconnu”, de James Mangold. © Macall Polay/The Walt Disney Studio
Cet article est réservé aux abonnés.
Avec Un parfait inconnu, James Mangold signe un biopic qui ne livre aucune clé sur l’identité de Bob Dylan, préférant raconter la mue incessante d’un musicien insaisissable. Ni introspection, ni grandes confessions : le film capte l’essence d’un homme qui se construit en se dérobant. À l’heure où les artistes surexposent leur moi intime, Dylan persiste dans l’opacité, faisant de son perpétuel mouvement une œuvre en soi.
C’est l’histoire d’une mue. Voilà comment on pourrait résumer le film de James Mangold, Un parfait inconnu, biopic très attendu sur les premières années de Bob Dylan à New York. Fait étonnant : en sortant de la salle, impossible de dire qu’on en sait davantage sur le chanteur qu’en y entrant. Personnages, décors, costumes et musiques sont là tout entiers non pas pour signifier quoi que ce soit de l’identité ou de l’histoire réelle de Bob Dylan, mais plutôt pour témoigner, en creux, de son passage.
Nulle clé d’interprétation n’est donnée à son œuvre non plus — pas de grande histoire d’amour, pas de traumatisme d’enfance. Si vous cherchez des scènes pathétiques de descente aux enfers dans la drogue ou l’alcool, du genre de celles que le réalisateur nous avait offertes dans son dernier biopic en date sur Johnny Cash, passez votre chemin : il n’y a rien à voir. Tout juste le montre-t-on ivre, sur scène, sans s’appesantir sur les raisons de son état. Du film, il ne reste au spectateur que le sentiment d’avoir assisté à une sorte de division cellulaire, un effort presque surhumain d’un homme pour extraire de lui-même des chansons inoubliables, les adresser au monde, puis s’arracher à ces chansons et continuer sa route. Et c’est bien le sujet du film : non pas la rupture de 1965, lorsque Bob Dylan trahit les puristes du folk en assumant son passage à l’électrique sur la scène de Newport, mais plutôt la mue permanente qui a rendu inévitable la rupture.
La piscine contre le marigot
Ce parti pris n’est pas anodin, puisqu’en se refusant à rendre parfaitement lisible ces quelques années de transition, Mangold respecte l’opacité inhérente au personnage de Dylan. Une opacité par omission, d’abord : la confession est rare, l’exposition publique encore davantage. Par affabulation, ensuite, puisqu’il s’invente très tôt une identité de vagabond et de circassien alors qu’il a passé une enfance rangée à Duluth, dans le Minnesota, entre une mère couturière et un père salarié. Cet hermétisme a quelque chose de rafraîchissant, à une époque saturée d’authenticité à tous les étages. Car il faut dire que les stars du moment se livrent, se révèlent, se racontent à longueur de livres, d’interviews et de séries Netflix. Le plus bel exemple est la reine de la pop du moment, Taylor Swift, qui exploite sa personnalité et ses expériences personnelles à longueur d’albums. Elle n’invente rien, puisqu’on peut faire remonter cet impératif de transparence et d’expression de soi chez l’artiste à Jean-Jacques Rousseau. Dans ses Confessions (1782, 1789, 1813), ce pape de l’authenticité défend avec fougue son souhait de pouvoir s’exprimer à cœur ouvert, sans masque, tel qu’il est vraiment. Ce faisant, il pose un précédent : quiconque ne serait pas 100% lui-même lorsqu’il compose ou performe, serait par définition un hypocrite. L’homme rousseauiste est une piscine dont tout le monde doit pouvoir voir le fond.