La lettre du vendredi

“Vice-Versa 2” : nos émotions sont-elles toutes bonnes ?

Temps de lecture : 4 min

“Vice-Versa 2” : nos émotions sont-elles toutes bonnes ?

“Vice-versa 2” © 2024 Disney/Pixar

« Anxiété, Envie, Embarras, Ennui, Nostalgie. Non, ceci n’est pas un résumé de ma semaine (encore que !) mais le nom des personnages qui s’invitent dans Vice-Versa 2, second volet de la saga Pixar qui nous fait entrer dans la tête de l’adolescente Riley – après avoir sondé les émotions de sa petite enfance en 2015. La jeune héroïne découvre ces cinq nouveaux hôtes dans la tour de contrôle de son cerveau à la puberté. Un gros chamboulement pour elle, et de notre côté, l’occasion d’interroger les liens entre émois intérieurs et morale.

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Jusqu’à présent, Riley connaissait cinq émotions : Joie, Colère, Tristesse, Peur et Dégoût. Quand le nouveau quintette débarque, la vie psychique de l’ado s’ébranle. Alerte générale ! Une émotion prend vite le dessus : Anxiété, chétive créature orange aux cheveux hirsutes et à la bouche gondolante, qui supplante Joie au titre de régulatrice en chef des émotions. Riley est en effet tiraillée entre ses amies d’enfance, qui quitteront l’établissement scolaire l’an prochain (l’angoisse), et un groupe de hockeyeuses ultra-cool qu’elle tente maladroitement d’impressionner (l’angoisse, bis). Le malaise adolescent classique : “Je ne suis pas assez bien”, répète la petite voix intérieure de la jeune fille. Pas assez bonne au hockey, pas assez nonchalante ni drôle… Tout l’enjeu du film sera de dissiper cette Anxiété pour remettre Joie au centre des opérations.

Qu’est-ce qu’une émotion – thème principal du film ? On peut définir cette notion comme la manifestation corporelle d’un état mental, que signale d’ailleurs l’étymologie (movere en latin, “faire bouger”). À la différence des sentiments, les émotions supposent que quelque chose se passe dans le corps : un rougissement, un geste brusque, un sourire, des yeux qui s’écarquillent… Il est difficile de réprimer ses émotions, puisqu’elles constituent une réaction à une situation qui souvent nous échappe. Apprenons néanmoins à composer avec, nous dit Vice-Versa 2. De là l’idée centrale défendue par Pixar, selon laquelle “toutes les émotions sont bonnes”. Le personnage de Joie livre cette sentence au début pour se rassurer face à ses nouveaux camarades, qu’elle peine à contrôler.

Toutes les émotions sont bonnes, vraiment ? De prime abord, on serait tenté d’abonder dans ce sens. Comment pourrait-on en vouloir à Riley de ressentir ce qu’elle ressent ? N’est-ce pas légitime d’être en colère, de s’ennuyer ou de sauter de joie comme elle le fait ? Le postulat de Vice-Versa 2 est que les émotions sont premières, au fondement de notre vie psychique, qu’elles témoignent de notre vitalité, de notre personnalité authentique et sont ainsi difficilement disqualifiables en tant que telles. Riley a le droit d’être Riley et donc de s’émouvoir comme Riley. Quand bien même ces émotions dérailleraient de temps en temps, elles pourraient être tempérées grâce… à d’autres émotions. En atteste le pic narratif où Joie (et non la raison, comme on aurait pu s’y attendre) parvient à calmer Anxiété alors que Riley fait une crise d’angoisse, pendant un match.

Dans Vice-Versa 2, le vocabulaire moral (“good”) est répété à l’envi, mais de moralité, il n’est jamais vraiment question. Pourquoi ? Je formulerais cette hypothèse : Riley n’a pas de Surmoi. L’adolescente est seule dans son cerveau, comme si personne d’autre qu’elle ne lui apprenait ce qui est considéré comme bon ou mauvais dans la vie. Les interdits de la société ? Les mises en garde des parents ? Un éventuel sens inné du bien et du mal ? Rien de tout cela n’existe. Dans la tête de la collégienne, il n’y a pas de filtre préalable aux émotions. Riley est nature. Déjà elle-même. Si elle a peur d’une chose, c’est d’être mal-aimée, pas de désobéir à une règle. C’est précisément pour cette raison qu’elle en veut uniquement à elle-même pendant tout le film. Être “quelqu’un de bien” se résume à être une personne capable de maîtriser ses émotions, pas à agir selon une loi morale supérieure que la raison, par exemple, serait parvenue à défricher.

On ne s’étonnera pas qu’un film grand public refuse de s’aventurer sur le terrain de la psychanalyse, discipline peu consensuelle et elle-même divisée en chapelles presque irréconciliables. On peut en revanche regretter l’absence de dialectique entre les émotions d’une part, et d’autre part, les instances psychiques responsables de leur modulation – pour ne pas dire leur conditionnement – non pas en aval mais en amont de notre personnalité, dans leur formation même. Car les transports intérieurs sont bien des constructions sociales autant, sinon plus, que des émanations naturelles de notre Moi. En cela, certaines émotions peuvent aussi s’avérer mauvaises. Cette négation – déni ? – de la dimension composite des émotions explique enfin pourquoi l’une d’entre elles est notoirement absente d’une œuvre sur la jeunesse : le désir, ou pour être plus précise, l’excitation. Une adolescente qui parle de hockey 24h/24 mais jamais de la personne qui fait battre son cœur à cent à l’heure, il n’y a que Hollywood pour nous demander d’y croire ! »