Intervention
Violence des jeunes : pour Yves Michaud, “il faut en finir avec l’excuse de minorité”
Viry-Châtillon (91), le 7 avril 2024. Des résidents locaux viennent déposer des fleurs devant l’entrée du collège Les Sablons, suite au décès de l’adolescent Shamseddine, battu à mort à l'extérieur du collège le 4 avril 2024. © Emmanuel Dunand/AFP
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Le lynchage ultraviolent de deux collégiens, dont l’un est décédé et l’autre dans le coma, a provoqué la stupeur. Nous avons demandé au philosophe Yves Michaud, spécialiste de la violence, d’analyser ces événements.
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« Pourquoi ces faits divers sont-ils intéressants ? Ils ne sont pas surprenants en soi : les bagarres d’adolescence sont un fait de société qui n’est pas nouveau. Mais ils constituent un miroir grossissant de quatre éléments importants de notre société : le poids des réseaux sociaux, la brutalisation des actions, les conflits intercommunautaires et la juridicisation de la société.
“Ce qui frappe, c’est le caractère épidémique de ces agressions”
La première dimension nouvelle, c’est l’intervention des réseaux sociaux. Aujourd’hui, on peut les utiliser pour convoquer des renforts ; on peut diffuser des faits vrais ou mensongers très rapidement et alerter ainsi toute la communauté, tout le groupe social, toute la cité. On peut aussi enregistrer pour montrer les bagarres ou ridiculiser l’adversaire. C’est ce qu’on faisait avant dans les épopées ; maintenant, on le fait sur TikTok. Avec les réseaux sociaux, le fait divers devient un phénomène national rapidement. Ce qui contribue aussi à banaliser de tels actes. Pour le sociologue Gabriel Tarde, dont le livre Les Lois de l’imitation avait eu beaucoup de succès en 1890, la sociabilité a pour base l’imitation. Or ce qui frappe ici, c’est le caractère épidémique de ces agressions : il y en a une ici, puis une autre ailleurs, tout le monde fait pareil, et puis ça retombe.
“Les jeunes sont devenus totalement irresponsables dans leur usage de la violence”
Le deuxième point, c’est l’évolution des pratiques de combat. C’est peut-être dû à la diffusion des arts martiaux, à cause des jeux vidéo, de la brutalisation de la société et d’une certaine irresponsabilité… En tout cas, les gamins s’affrontent d’une manière extrêmement dangereuse. Ce ne sont plus des batailles de chiffonniers, ce ne sont plus des bagarres à coups de poing ou éventuellement de coups de pied ; ils utilisent tout ce qui leur passe par la main : des couteaux, des barres de fer, des battes de baseball… et même des béquilles ! Il y a eu une affaire épouvantable à Lyon, il y a quelques années : un jeune homme, qui s’était interposé dans un autobus parce qu’une fille était importunée par une bande de racailles, a été attaqué à coups de béquilles ; il est maintenant un véritable légume. La béquille, ça vous donne l’air inoffensif, alors que vous êtes un tueur… Ce qui me frappe, c’est la manière dont les jeunes sont devenus totalement irresponsables dans l’usage qu’ils font de la violence. On dirait qu’ils n’ont pas réfléchi au fait qu’avec une batte de baseball, on éclate un crâne ; qu’avec un couteau, on perce un cœur ; qu’avec des béquilles, on tue quelqu’un ; et que dans une bagarre, si vous faites tomber quelqu’un sur le macadam, il peut se fracasser le crâne… C’est un trait de société marquant : l’irresponsabilité des gens en général, et surtout des bandes de jeunes, par rapport aux conséquences mortifères de leurs actes. On fait comme si les actes étaient sans conséquence : on se dit qu’il y aura toujours des médecins, des hôpitaux… Je fais le parallèle avec le déclin de la boxe et l’intérêt scandaleux pour les MMA, les “mixed martial arts”. La boxe, c’était un art. Or là, plus c’est brutal, plus c’est sanglant, plus c’est violent, plus ça plaît. Il y a des combats de MMA sanglants, à main nue, avec des ravages pas possibles sur les mains et sur les corps. Cette énorme brutalisation me frappe.