Cinéma

Visages des frères Dardenne

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Cet article est issu du numéro 22 de Philosophie magazine « 22 - septembre 2008 », en kiosque le 22 août 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Comment filmer le lien entre soi et l’autre ? Nourriede la philosophie de Levinas, c’est la question que posent les films des frères Dardenne. Nous les avons rencontrés, à l’occasion de la sortie en salles du Silence de Lorna.

Est-ce parce qu’ils sont deux, parce qu’ils travaillent main dans la main, que la relation humaine est au cœur du cinéma de Jean-Pierre et Luc Dardenne ? Bicéphale, leur mise en scène n’a jamais cessé de traquer les vertiges de l’altérité, du lien entre soi et l’autre. Dans une note de 1996 recueillie dans Au dos de nos images – 1991-2005, Luc Dardenne, le frère cadet qui a fait des études de philosophie avant de devenir cinéaste, écrit ainsi à propos de La Promesse : « Emmanuel Levinas est mort durant notre tournage. Le film doit beaucoup à la lecture de ses livres. Son interprétation du face-à-face, du visage comme premier discours. Sans ces lectures, aurions-nous imaginé les scènes de Roger et Igor dans le garage, d’Assita et Igor dans le bureau du garage et dans l’escalier de la gare ? Tout le film peut être vu comme une tentative d’arriver enfin au face-à-face. […] Dans toutes les scènes Igor/Assita au cours desquelles ils se regardent, Igor est toujours celui qui, le premier, détourne le regard. Igor ne peut regarder le regard d’Assita car il y pressent le commandement moral auquel il ne peut répondre. Sauf dans la scène finale… »

Depuis La Promesse, film qui les révéla au grand public en 1996, jusqu’au Silence de Lorna, aujourd’hui en salles, en passant par Rosetta (1999), Le Fils (2002) et L’Enfant (2005), un tel accès au face-à-face est l’une des plus puissantes lignes de force de leur cinéma. Chez Levinas, c’est à travers son visage qu’autrui se manifeste à moi. Avant de se transmuer en lieu de la responsabilité éthique, le visage, parce qu’il est nu, vulnérable, lance d’abord un appel au meurtre. Le cinéma des frères Dardenne est fasciné par ce mouvement typiquement levinassien qui métamorphose la violence, l’hostilité première, en éthique. Un credo : « Le regard humain, celui dans lequel nous pouvons lire simultanément le désir du meurtre et son interdiction, est celui que le cinéma a pour vocation de capter. » Loin des bons sentiments ou des normes morales, les Dardenne dépeignent concrètement des machinations intenables, transactions de l’humain, saisies dans la matière de situations sociales extrêmes, radicales. Le spectre du meurtre plane dans tous leurs films, hantés par un suspense social et métaphysique – mort sociale ou mort fatale –, pétris dans la matière de gestes quotidiens les plus contemporains et les moins avouables, ceux de la survie. Survivre, c’est, à chaque instant, pouvoir devenir violent, prendre la place de l’autre, le supprimer – ainsi dans Rosetta.

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