Fracture

Une recension de Philippe Garnier, publié le

Séisme mémoriel

Nagasaki, 1945. Fukushima, 2011. Quatre femmes évoquent leur amant japonais, témoin de ces événements. En ressort un portrait fragmentaire qui dessine la vérité du personnage.

 

« L’espace tout entier flotte dans un liquide électrique. Les ombres glissent au milieu des sifflements qui les guident comme des balises. Soudain, Watanabe voit flou. La réalité devient intermittente, une paupière qui tremble, un œil éclaté en une multitude d’yeux. Puis demeure le bruit. Rien que le bruit. » Un séisme de magnitude 9 ne fait pas seulement trembler la terre et déferler les eaux. Il met fin aux allures familières du réel et distord en profondeur la perception du temps.

Avant d’être un personnage de roman, Yoshie Watanabe est d’abord une mémoire. Longtemps, ce cadre commercial d’une multinationale japonaise a sillonné le monde. Il parle plusieurs langues. Son retour à Tokyo, dans le quartier de Shinjuku où il a pris sa retraite, lui fait l’effet d’une dernière expatriation. Son personnage se définit par une errance mais aussi par un trou noir : Watanabe est un hibakusha, un « survivant de la bombe ». De la fulgurance de l’explosion, il ne garde que de fugitifs souvenirs. À Nagasaki, en 1945, ses parents sont morts. Watanabe enfant s’est retrouvé sur le bon versant de la colline. Il a survécu aux brûlures, mais Nagasaki est resté comme un abyme spatio-temporel. Une partie de sa mémoire en est restée paralysée. Aussi le tremblement de terre et le raz-de-marée de Fukushima en 2011 agissent-ils comme une secousse mémorielle. Dans ce Tokyo immense qui chancelle sur ses bases à mesure que les fragments du passé le plus enfoui remontent à la surface, la vie de cet octogénaire nous est racontée par quatre voix de femmes.

Elles s’appellent Violette, Lorrie, Mariela et Carmen. Elles ont partagé son existence et tentent, à la nouvelle du tsunami et de l’accident nucléaire, de reprendre contact avec leur amant japonais d’autrefois. Peu à peu émerge un portrait en fragments. Le personnage de Watanabe apparaît comme les kintsugi, ces céramiques dont les fêlures et les brisures, loin d’être gommées, prennent une place centrale dans l’histoire de l’objet.

Comme Julio Cortázar, autre écrivain argentin de haut vol, Andrés Neuman sait que l’étrangeté est l’indice d’un réel enfin débarrassé de son vernis de familiarité. Ramenées à leur vérité nue, les perceptions ordinaires sont profondément dépaysantes. Dans le chaos de Fukushima, toutes les pistes se brouillent. Le sens que les vivants donnaient à leur vie s’efface brusquement. Un autre dessin, enfoui sous les décombres, peu à peu le remplace.

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