Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
La jeunesse est-elle autant qu’on le croit le plus bel âge de la vie ? C’est contre cette idée qu’écrit Susan Neiman (photo) : dire aux jeunes de profiter de leurs meilleures années peut sembler bienveillant. Pourtant, estime-t-elle, le conseil « comprend un message désolant : après c’est pire ». La philosophe interroge ainsi une époque qui présente l’âge adulte comme le moment de la désillusion, voire de la trahison. Quant à la vieillesse, elle ne peut être qu’un naufrage ! Dès lors, rien d’étonnant à ce que nous soyons tous, à des degrés et sous des formes diverses, saisis par le syndrome de Peter Pan : si la maturité consiste à « renoncer à ses espoirs et à ses rêves, [à] accepter les limites de la réalité et [à] se résigner à une vie […] beaucoup plus insignifiante que ce qu’on avait imaginé », à quoi bon grandir ? L’idéalisation de la jeunesse va de pair avec cette capitulation : « En interprétant la vie comme une longue chute, nous préparons les jeunes à en attendre – et à en revendiquer – très peu. »
Susan Neiman n’est pas la première à s’emparer de la question de l’éducation. En spécialiste de Hannah Arendt, cette philosophe américaine, née en 1955 et vivant à Berlin, a de qui tenir ! Mais, dans cet essai au ton libre et personnel, elle semble moins préoccupée de la crise de l’autorité que son illustre prédécesseur dans La Crise de la culture. Neiman déplore davantage l’abandon des idéaux. Or, dit-elle, prétendre affronter la dureté de la réalité est souvent une lâcheté : « Elle ne requiert rien d’autre qu’un air snob et un peu dégagé. » Et si, suggère-t-elle, nous vivions en réalité dans une culture « qui ne veut pas d’adultes, car les sujets infantiles et obsédés par eux-mêmes sont plus faciles à diriger ? »
« Est-ce que la philosophie peut nous aider à grandir ? » reste la question principale de ce livre. Susan Neiman la situe historiquement dans l’héritage des Lumières, le moment où il s’agit de penser l’individu et la condition humaine hors des dogmes de la religion. Elle cherche ainsi assez classiquement un « modèle de maturité qui ne soit pas celui de la résignation » et trace un chemin de crête entre les sagesses de l’acceptation du monde tel qu’il est (le stoïcisme) et les sceptiques (Hume, chez qui elle décèle une forme de froideur rarement appliquée à son empirisme), qui passe par une subtile relecture de l’Émile du « passionnant mais exaspérant » Rousseau et s’accroche au socle de Kant. Susan Neiman parvient même à nous rendre séduisante sa Critique de la raison pure, le livre « le plus important et le plus mal écrit de l’histoire de la philosophie moderne ». En se défiant du dogmatisme de la raison comme du désespoir que procure l’expérience, dans un juste milieu entre agir pour le monde tel qu’il devrait être et le voir tel qu’il est, le message de Kant demeure le meilleur accès à la maturité. Susan Neiman le traduit pour aujourd’hui en trois actes : apprendre, voyager, travailler.
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