La nation, la Religion, l'Avenir. Sur les traces d'Ernest Renan

Une recension de Philippe Chevallier, publié le

La postérité semble avoir eu raison de Renan (1823-1892), figure compassée sur quelques photographies sépia ornant les manuels d’histoire. Et pourtant, l’homme fut un immense savant, auteur d’une œuvre considérable, au style éblouissant, croisant l’histoire, la linguistique, l’archéologie et la philosophie. Pourquoi ce cruel purgatoire ? Pour François Hartog, ce qui nous sépare de Renan, c’est son « régime d’historicité » : une autre manière de vivre le temps où se noue une triple foi dans l’avenir, la science et l’Europe, devenue incompréhensible à nous autres désabusés ou apeurés.

Mais derrière cette foi d’un autre temps, mise à mal par les guerres et les résurgences identitaires, Hartog dégage derrière les vieux clichés une pensée et un être plus complexes : « Je suis double », écrivait Renan. « Être partagé, commente Hartog, voir les deux côtés, est l’expression de sa position philosophique. » Sans doute est-ce la source des malentendus suscités par l’œuvre, à commencer par La Vie de Jésus (1863), qui soumettait les Évangiles à la critique historique et déchaîna l’ire de l’Église : dans tout ce que Renan écrit se trouve en même temps son envers, comme si la vérité devait non pas dépasser mais comprendre la contradiction.

Cette clé permet de relire avec profit la fameuse conférence de 1882 Qu’est-ce qu’une nation ? Renan y fait tenir la nation en équilibre entre liberté et legs, passé et présent, humanité et singularité – loin des « conventicules de compatriotes » où s’enferment ceux qu’obsèdent la race et la langue. Suivant pas à pas la vie et l’œuvre du grand philologue, de son Finistère natal au Collège de France, Hartog corrige les erreurs, nuance les idées toutes faites (le racisme de Renan), sans éviter les questions qui fâchent et suscitent encore aujourd’hui la défiance, comme son apparent mépris de l’islam.

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