“Le Livre des pourquoi” : la révolution de la causalité

Une recension de Sven Ortoli, publié le

C’est la base de la base : corrélation n’est pas causalité. Le chant du coq à l’aube n’est pas responsable du lever de Soleil. Et si le nombre de prix Nobel est plus élevé dans les pays occidentaux où la consommation de chocolat est forte, il serait erroné d’en déduire qu’il faut gloutonner du Milka et du Lindt pour rafler plus de lauriers. Malheureusement, note le mathématicien Judea Pearl, lauréat du prix Turing 2011 et coauteur du Livre des pourquoi : « Les statistiques ont fétichisé cette observation de bon sens. Elle nous dit que la corrélation n’est pas la causalité, mais elle ne nous dit pas ce qu’est la causalité. » Erreur d’autant plus grave qu’au cœur d’une époque dans laquelle le big data règne sans partage, on en est venu, affirme-t-il, à oublier, au moins sur le plan mathématique, que, si l’humanité a progressé depuis le Néolithique, c’est en cherchant à inférer des relations de cause à effet, donc en demandant pourquoi. Pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi le Soleil se lève ? Pourquoi tel médicament fonctionne ? « Les questions causales ne peuvent jamais trouver de réponse à partir des seules données. » Et le Pourquoi, dit-il, mérite d’être mathématisé. Voilà ce qui l’a conduit à développer une science de l’inférence causale qui s’est révélée être porteuse d’une véritable « révolution causale ». 

C’est l’histoire de cette révolution que Pearl a retracée ici en s’appuyant sur une métaphore centrale, celle d’une échelle à trois niveaux, chacun permettant de répondre à des questions différentes. Le premier est celui de l’observation et de l’association, à savoir la recherche de régularités dans les comportements passés avec des questions du type : si je vois, entends ou sens ceci ou cela, alors… Le deuxième est celui de l’intervention et consiste à demander : que se passerait-il si je fais ceci ou cela ? Le troisième explore le monde alternatif des questions « contrefactuelles » : « que se serait-il passé si j’avais fait ceci plutôt que cela ? » C’est le domaine de la découverte scientifique, du raisonnement éthique et grosso modo d’une partie de notre quotidien. Le livre de Pearl est une bouffée d’air frais dans un monde dominé par des algorithmes. « Heureux celui qui a su comprendre les causes des choses », écrit Virgile : à prendre au pied de la lettre pour grimper avec lui l’échelle de la causalité.

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