Le songe de Monomotapa

Une recension de Juliette Cerf, publié le

Vous vous souvenez sans doute de cette phrase apprise dans l’enfance, à la douceur un brin délavée : « Qu’un ami véritable est une douce chose. » Le passage des ans vous a peut-être fait oublier qu’elle venait d’une fable de La Fontaine, Les Deux amis, qui s’ouvre sur ces vers plus colorés : « Deux vrais amis vivaient au Monomotapa/L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre. » En pleine nuit, dans un pays imaginaire endormi, l’un de ces deux amis se précipite chez l’autre. Lequel, surpris par cette visite, bondit du lit et sort son épée pour défendre son « intime », qu’il croit en danger. Le visiteur de la nuit le rassure : « Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu/J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru »… Du songe à la réalité, de la littérature à la vie, l’amitié est au cœur du nouveau livre de Jean-Bertrand Pontalis, Le Songe de Monomotapa, façonné dans l’étoffe fabuleuse des Deux amis. Le sens de l’amitié existe-t-il ? Peut-on tout dire à ses amis ? Sont-ils interchangeables ? Une amitié entre homme et femme est-elle possible ? En quoi se différencie-t‑elle de l’amour ? Comment l’ami peut-il devenir ennemi ? Ces questions massives, Pontalis les aiguise de sa plume nourrie de souvenirs personnels, de scènes littéraires, de lieux, de personnages conceptuels – camarades, compagnons imaginaires. Partager ce qui nous sépare, telle est peut-être l’inclination profonde de l’amitié. Non loin de Frère du précédent (2006), l’écrivain-psychanalyste excelle une fois encore à penser la relation, cet espace formé par « L’Un et l’autre » – nom de la collection qu’il dirige depuis 1989 chez Gallimard. Quand Pontalis évoque ses amis disparus qui lui rendent visite dans ses rêves, la fable-patchwork de La Fontaine s’enrichit alors d’un nouveau tissu…

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