Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
On confond trop souvent l’épitaphe et l’épigraphe. L’épitaphe est sur la tombe, l’épigraphe en tête de livre (ou du chapitre d’un livre). « Milanese, scrisse, amo, visse » (« Milanais, il a écrit, il a aimé, il a vécu ») : c’est, au cimetière de Montmartre, l’épitaphe de Stendhal, pour qui l’épigraphe « doit augmenter la sensation, l’émotion du lecteur ». Elle peut aussi suggérer le sujet ou l’esprit d’un roman – ou contredire son titre. C’est justement le cas dans le nouveau roman de Patrick Deville.
Voici bientôt vingt ans, ce globe-trotteur indécrottable pour qui la rue du Cherche-Midi à Paris est le centre du monde, s’est lancé dans ce qui sans doute est le projet littéraire francophone le plus érudit, le plus foisonnant et le plus ambitieux de ce premier quart de siècle : un cycle de douze romans sans fiction qui revisite l’histoire du monde de 1860 (début de la révolution industrielle) à nos jours, dans une circumnavigation infinie. Il y eut d’abord Pura Vida, autour de la figure d’un aventurier qui caressait le rêve d’un empire centraméricain, puis, entre autres, Peste & Choléra (sur Alexandre Yersin et la bande à Pasteur – son plus grand succès), Viva (on partait pour le Mexique, on y croisait Trotski et Malcolm Lowry), et voici qu’arrive en librairie le neuvième tome du « Projet Abracadabra » : Samsara, soit la grande roue des vies successives à travers la réincarnation. De fait, les deux héros de cette histoire semblent avoir mille vies derrière eux : le pacifique Mohandas Gandhi et le révolutionnaire cosmopolite Pandurang Khankhoje servent de fil rouge à cette déambulation à travers l’Inde et le XXe siècle, sous les auspices d’un jeune Ardennais (Arthur Rimbaud), dans la correspondance de qui Deville est allé puiser l’épigraphe de son livre : « … et heureusement que cette vie est la seule et que cela est évident… ».
Mais est-ce bien si évident ? Oui, nous dirait Milan Kundera : « […] C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même esquisse n’est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l’ébauche de quelque chose, la préparation d’un tableau, tandis que l’esquisse qu’est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau. » Avec son écriture virtuose et déroutante, Deville vient nuancer le tableau.
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