“Transports physiques”, d’Étienne Klein : la science est un sport extrême

Une recension de Martin Legros, publié le

« La science manipule les choses et renonce à les habiter », affirmait Merleau-Ponty en ouverture de L’Œil et l’Esprit, dénonçant le hiatus entre les constructions d’une science assurée de pouvoir réduire le monde à ses artefacts opératoires… et le corps humain « sentinelle sensible » ouverte à un monde opaque et mystérieux. Dans son dernier ouvrage, notre chroniqueur Étienne Klein semble s’être donné pour tâche de remédier à ce hiatus. Il commence par souligner le fossé entre l’expérience charnelle que nous pouvons faire de la pesanteur, de la chaleur ou de la couleur des choses, et la manière dont la physique en rend compte. Exemple ? Nos yeux croient voir les couleurs et les détails des choses, ils n’en perçoivent qu’une petite zone équivalente à une pièce de monnaie tenue à bout de bras, le reste, qui est flou et noir et blanc, étant reconstitué par le cerveau. Un fossé dont Klein se plaît à révéler le caractère abyssal quand on pénètre dans la formalisation de l’espace-temps par la théorie de la relativité ou dans celle de la matière par la physique quantique. Comment réconcilier alors la science et l’expérience ? Grâce à l’analogie avec le sport extrême. Loin d’être en rupture franche et ouverte avec notre expérience, la science apparaît en effet à Klein comme une performance qui, comme celle du sportif, fait le pari que le réel est au bout de l’impossible ou du déraisonnable. « La physique est une sorte de sport qui se pratique au-delà du corps. Elle propose un transport, un saut, une excursion, un voyage sidérant qui laisse le corps sur place. Elle est un genre très spécial de téléportation. » Là où Merleau-Ponty cherchait à renouer, en deçà du dualisme cartésien, avec le corps qui palpe un tissu, déchiffre les lumières d’un paysage ou s’enfonce dans une forêt, Klein cherche une solution en poussant jusqu’au bout le dualisme et en dévalant les hauts sommets des Alpes. Reste à savoir ce qui rend habitables ce monde et cette vie polarisée par la quête de l’impossible. 

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