La lettre du mercredi
Chute de feuilles et de rein
La danseuse Doris Arnold. © Victorine De Oliveira
C’est un bar-couloir on l’on est toujours un peu obligé de se serrer, de se frôler pour circuler. Boire son verre, c’est aussi siphonner un peu de son espace vital, sans que, bizarrement, ce ne soit complètement désagréable. Alors quand la danseuse surgit pour faire son numéro directement sur le comptoir, pas étonnant que les souffles se bloquent : on aspire une dernière goulée, avant que le reste ne devienne trop saturé d’électricité.
« De la danseuse qui se déshabille lentement mais sûrement, ou des hommes qui la regardent médusés, littéralement pétrifiés, je ne sais pas ce qui est le plus saisissant, voire amusant. Pendant que la danseuse s’allège de sa jupe, puis de sa chemise, puis de ses bas, puis de son porte-jarretelle, puis de son soutien-gorge, puis…, eux se statufient d’autant plus, comme si le poids dont elle se débarrassait venait progressivement se déposer sur leurs propres épaules.
Si le mot strip-tease annonce bien la couleur (déshabiller tout en titillant), j’aime bien aussi le français effeuillage : feuille par feuille, on se dépouille de quelque chose, on s’allège, on se débarrasse des peaux mortes. La danse de Doris (c’est son nom) a quelque chose de contrapuntique : elle ne joue pas un clavier, mais son propre corps bien tempéré (au sens d’accordé, n’est-ce pas), en croisant savamment différentes lignes mélodiques dans une architecture qu’on devine complexe. Alors qu’elle attire votre attention sur son sein gauche, surprise, c’est la jambe droite qui s’envole vers le plafond et vous renverse finalement la tête. Mais déjà, sa main entame un nouveau thème. Il y a quelques secondes encore, un mince bout de tissu cachait encore son sexe. D’un coup, plus rien. Ne subsiste que la structure d’un harnais en satin blanc. La cellule initiale, d’une certaine façon.
À cet instant, le plus intéressant n’est pas tant ce qu’il se passe entre les jambes de Doris que devant : les visages, masculins notamment, sont figés, avec un air de petit garçon pris en faute, soudainement intimidé, voire dépassé. Pourtant, il y a assez peu de chances que ce soit le premier sexe féminin, même grand ouvert et à moins de trente centimètres de leur nez, qu’ils aient eu l’occasion de voir de leur vie. Ne serait-ce que par l’intermédiaire de vidéos ou images pornographiques – car oui, tout le monde en regarde, même et surtout les types qui rentrent sagement leur col de chemise sous leur pull, même le Sénat le dit.
Alors, pourquoi cet effarement ? Après tout, nous savions tous à peu près à quoi nous allions assister. Peut-être est-ce une affaire de contrôle. Dans Désirer comme un homme. Enquête sur les fantasmes et les masculinités (La Découverte, 2020), le sociologue Florian Vörös retranscrit plusieurs échanges avec des hommes amateurs de pornographie. Il s’intéresse notamment à la manière d’en visionner. La plupart expliquent apprécier le fait de pouvoir choisir et contrôler à l’avance ce qu’ils vont voir par l’intermédiaire des tags et de l’avance rapide. Pouvoir le faire en cachette, sans que leur conjoint, femme ou homme, ne soit au courant, est aussi essentiel, ce qui n’empêche pas de partager les vidéos ensuite – partage qui est d’ailleurs l’un des éléments clés de la construction de la masculinité, montre Florian Vörös.
Mais dans un bar où la promiscuité est si importante, difficile de cacher son « émotion » (j’ai vu un spectateur glisser discrètement sa veste sur son entrejambe), et de dégainer les armes classiques de la virilité du type blague grasse ou tentative d’accaparer le corps de la danseuse – disons que vous risquez d’avoir des problèmes avec la sécurité. Une fois le numéro achevé, il se pourrait bien que le plus nu soit finalement le moins effeuillé. »
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