Le livre du jour
“13 Novembre”, de L. Nattiez, D. Peschanski et C. Hochard
© Odile Jacob
Le 13 novembre 2015, minute par minute. Au gré des pages, « l’incrédulité des personnes aux terrasses sous le feu d’armes automatiques », la sidération des proches prévenus que « quelque chose se passe dans Paris », « la détresse des parents sans nouvelles d’un enfant parti assister à un concert », l’effroi d’un jeune pompier « qui découvre un corps déchiqueté devant un stade ». Les chercheurs Laura Nattiez, Denis Peschanski et Cécile Hochard retracent la première histoire de référence des attentats dans un livre : 13 Novembre. Des témoignages, un récit (Odile Jacob, 2020). Pour le constituer, 360 témoins directs ont été interrogés sept à onze mois après les faits dans des entretiens de 2h30 en moyenne. Ils sont victimes, proches, pompiers, stadiers, infirmiers, médecins, policiers ou encore passants. Plus de trois cents pages remplies essentiellement de verbatims sont ordonnées chronologiquement. Les récits divergent ou se recoupent, parfois en miroirs, chapitrés par les lieux de cette soirée macabre. Mais au-delà de l’établissement précis des faits, les auteurs font des témoins la voie privilégiée pour accéder à la « vérité de l’événement », préfigurant une nouvelle science de la mémoire. Quels en sont les principes ?
- Se rapprocher des faits. Dans l’histoire classique, le témoin n’est d’habitude qu’une source possible venant confirmer ou préciser a posteriori un récit historique établi. Et pour cause : d’ordinaire, les personnes sont interrogées des années voire des décennies après les faits. Quel crédit accorder à une personne qui raconte son expérience de la guerre 50 ans après ? Le temps déforme les mémoires individuelles, les témoins se réapproprient leur propre histoire, parfois sous l’influence même du récit collectif qui se construit en parallèle. Pour ce livre, les personnes qui ont vécu les attentats ont été interrogée moins d’un an après les faits, avant même que la première commémoration puisse altérer le processus de remémoration. Un protocole et un questionnaire ont été aussi formalisés pour que tous les volontaires témoignent dans des conditions unifiées.
- Une vérité émergente. Le discours historique qui ordonne les faits à distance laisse ici place à un flot ininterrompu de témoignages bruts, retranscrits au mot près : avec les silences, les hésitations, les confusions parfois. Et puis, page après page, l’accumulation de subjectivités terrifiées, sidérées ou meurtries laisse émerger une impression plus globale, comme si l’événement prenait forme à mesure que les voix se superposaient. « Il n’y a pas d’autre équivalent dans les sciences sociales », affirme Denis Peschanski, historien et directeur de recherche au CNRS. Ce qui se rapproche le plus, selon les auteurs, est la démarche littéraire du roman polyphonique propre à des auteurs comme Dostoïevski. « Les personnages acquièrent une forme d’indépendance par rapport à l’auteur, le roman reposant sur la coexistence des voix. »
- La voie de la transdisciplinarité. Il reste que la démarche de nos chercheurs est purement scientifique. Alors pour comprendre au mieux les témoins, leur récit, leur mémoire et la façon dont elle évolue, la « nouvelle science de la mémoire » ne peut plus seulement reposer sur l’histoire. Elle doit s’enrichir de la psychologie, de la neurologie, de la linguistique ou encore de la sociologie. C’est le sens du Programme 13-Novembre, dont cet ouvrage n’est qu’une première étape. L’enjeu est plus largement de comprendre comment évolue la mémoire de 934 témoins, plus ou moins directement impliqués dans les attentats de novembre 2015, quelques mois, 3 ans, 6 ans puis 11 ans après les fais.
13 Novembre. Des témoignages, un récit, par Laura Nattiez, Denis Peschanski et Cécile Hochard, vient de paraître aux Éditions Odile Jacob et est disponible ici.