La lettre du mardi

Acouphènes : le jour où j’ai perdu le silence

Temps de lecture : 4 min

Acouphènes : le jour où j’ai perdu le silence

© richwai777/iStockphoto

« C’était il y a un an. En revenant d’une journée de concerts au Hellfest, le festival des musiques extrêmes situé à Clisson (44), je me suis couchée avec une sensation bizarre aux oreilles. “Ouh là, ça fait brooom broooom et muiiiiii dans ma tête”, me suis-je dit avant de m’endormir, épuisée par deux jours de réjouissances. Je ne me doutais pas qu’un an après, la sensation m’accompagnerait toujours. 

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Jusqu’à l’an dernier, j’allais à des concerts sans protéger mes oreilles. J’avais l’habitude du son fort, de me retrouver sous des enceintes lors de festivals remuants et d’écouter de la musique avec mes écouteurs sans ménager le niveau. Je savais théoriquement qu’il fallait faire attention, mais en 2009, j’avais déjà passé deux jours au Hellfest à écouter du punk et du doom metal à fond les ballons, sans ressentir de gêne. Est-ce l’âge qui a changé la donne ? Un réglage malheureux d’un ingénieur du son ? Un geste accidentel de ma part ? Quoi qu’il en soit, à 38 ans, j’ai intégré le club des gens qui ont des acouphènes. Une portion de mes cellules ciliées est endommagée sans doute de manière irréversible. Et ma vie en a été radicalement changée.

J’entends trois sortes de sons, comme projetés depuis mon cerveau. Un effet caisson, un sifflement, et ce que j’appelle un “scintillement intérieur” (proche de cet infra-cri qu’émet une télé en veille). Parfois, l’un d’entre eux disparaît pour faire d’autant plus ressortir ses deux petits camarades. Les acouphènes ont cette particularité de dépendre en partie de l’attention que vous leur portez : plus vous y pensez, plus ils semblent gagner en intensité. Les ORL que j’ai consultés m’ont confirmé qu’une fois le trauma sonore déclenché, leur manifestation était en partie psychosomatique, indexée au niveau d’angoisse ou de manque de sommeil du moment. Je ne les entends pas toute la journée, puisque les bruits extérieurs les masquent. Mais dès que l’atmosphère s’apaise, ils refont surface.

Une fois que vous avez des acouphènes, le monde se divise en deux catégories : ceux qui en ont, comme moi, et ceux qui se demandent comment il est possible de ne pas vouloir se suicider quand on en a. Pour peu que je confesse avoir du mal à m’endormir, certains soirs, parce que les sifflements redoublent, je vois des yeux horrifiés, des mains qui brassent de l’air, un malaise global chez mon interlocuteur. J’essaie d’expliquer que l’on s’habitue, qu’il y a pire... Sans succès. Les acouphènes ne se soignent pas et ne peuvent s’opérer. Cette impuissance m’a conduite, presque immédiatement, à me résigner : je me dis que c’est comme ça et que non, je ne me flinguerai pas parce que mes oreilles le sont. J’aimais le silence autant que la musique, je ne saurai plus jamais ce que c’est. Il en va ainsi.

Les philosophes aiment le silence. Chez Sénèque, par exemple, le silentium est cet espace sonore indispensable à l’étude et à la sérénité. Pour Jankélévitch, il a même des vertus heuristiques : il révèle ce que les mots n’arrivent parfois pas à dire, comme le notait Joséphine Robert dans cet article. De fait, peu de livres sont écrits à proximité d’une turbine d’avion ou d’une scie sauteuse... Mais de quel silence parlent ces philosophes ? Celui qui permet d’échapper au monde extérieur, pour mieux entrer en soi-même et méditer. Or les acouphènes sont émis en interne, tout près de nos neurones. J’ai le sentiment qu’ils font d’autant plus peur qu’ils constituent une sorte de voile invisible rendant symboliquement plus difficile l’accès à nos pensées. Émotionnellement, l’acouphène énerve et fatigue ; intellectuellement, il obstrue et parasite.

J’ignore si Platon, Descartes ou Beauvoir ont souffert d’acouphènes. Je constate pour ma part que cette condition nouvelle m’a contrainte à une certain assagissement. Pour des raisons pragmatiques, d’abord, car je dois désormais emporter mes boules Quies partout : j’en ai parfois besoin au cinéma ou dans le métro, si les rails crissent trop bruyamment. Mais j’ai également réévalué certaines positions philosophiques : moi qui n’avais pas la fibre stoïcienne, je dois reconnaître que cette approche à la fois fataliste et tournée vers l’action me parle plus qu’avant. “La liberté consiste à vouloir que les choses arrivent non pas comme il te plaît, mais comme elles arrivent”, écrit Épictète. Se débattre avec le réel ne sert à rien. Au pays des acouphènes, ni le déni, ni la rage, ni le désespoir ne sont permis. Comme dans le reste de l’existence, finalement ? »

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