Technologie
Apple et la disparition de l’expérience humaine de la matière
Capture d’écran du film publicitaire pour la nouvelle tablette numérique “iPad Pro”, de la marque Apple. © Apple
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Une publicité récente d’Apple pour le nouvel iPad fait polémique : en comprimant instruments de musiques et pots de peinture dans une tablette créative extra-plate, elle fait miroiter un monde « unidimensionnel » au sens de Marcuse, où le corps-à-corps de l’artiste avec la matière et l’agilité de ses mains deviennent superflus.
Vers un monde “unidimensionnel”
La dernière publicité d’Apple, censée promouvoir la nouvelle version de la tablette numérique iPad Pro, a suscité une vive polémique sur les réseaux sociaux. On y voit instruments de musique et pots de peinture comprimés par une immense presse hydraulique pour former, dans une opération de transfiguration, la nouvelle tablette extra-plate du géant de l’informatique. Comprenez : avec le nouvel iPad, pas besoin de s’encombrer de ce volumineux attirail matériel dont l’artiste avait jusque-là besoin pour créer. « La destruction de l’expérience humaine grâce à la Silicon Valley », réagissait l’acteur britannique Hugh Grant sur X. « Qui a besoin de la vie humaine et de tout ce qui la rend digne d’être vécue ? Plongez dans ce simulacre numérique et donnez-nous votre âme », ironisait le scénariste Ed Solomon.
Compressée sous l’engin monumental, la réalité tridimensionnelle des outils traditionnels de l’artiste est comme réduite à la surface bidimensionnelle d’une tablette - la plus fine jamais créée par Apple. Cette résorption dimensionnelle, qui s’opère à l’écran sur le plan spatial, en évoque une autre, symbolique, théorisée par le philosophe Herbert Marcuse (1898-1979) en 1964 : l’avènement d’un monde « unidimensionnel ».
Comme l’explique Marcuse dans L’Homme unidimensionnel, la « société industrielle avancée » est un « système » de mise au pas de l’ensemble du réel - de la nature comme de l’homme par le biais d’une captation des désirs. La nature est arraisonnée par la technique. Les pulsions, appétits et aspirations humaines sont contrôlées, dans la société de consommation, par les faux besoins instigués via les médias de masse et la publicité qui se retrouvent assouvis passivement par la machine économique. Contrairement aux sociétés traditionnelles, la société industrielle avancée réprime moins les désirs et opère même une certaine libéralisation ; mais cette libéralisation, qui confère aux individus le sentiment d’un épanouissement libre, est entièrement canalisée, et se double d’une répression invisible. Bref, les forces « antisystémiques » sont éliminées avec toujours davantage d’efficience. Le monde tourne comme en vase clos, mécanique bien rodée de forces physiques et psychiques, toujours mieux prémuni contre l’irruption d’un grain de sable, d’une extériorité, d’une autre « dimension » qui risquerait d’enrayer la machine. Tout est domestiqué, apprivoisé, intégré.