“Apprécier”. Le nombre de soi-même

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“Apprécier”. Le nombre de soi-même

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Cet article est issu du numéro 85 de Philosophie magazine « 85 - décembre 2014-janvier 2015 », en kiosque le 27 novembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Quand on aime, on ne compte pas. Mais lorsqu’on «apprécie», les rapports humains pénètrent dans la sphère marchande. Et si nous revoyions la valeur de ce verbe à la baisse ?

La suffisance a son lexique. Elle ne dit pas « monsieur », elle dit « mon brave ». Elle répond « patientez ! » aux demandes urgentes et « peut-être, on verra… » aux demandes essentielles. Elle ne dit pas « à mon avis », mais « moi, j’crois que ». En un mot, elle n’aime pas, elle n’estime pas non plus, non, elle apprécie.

Pourquoi ce verbe est-il antipathique ? D’où vient le léger déplaisir, inavouable mais immédiat, qu’inspire aux autres celui qui, quand il reçoit ou contemple quelque chose, déclare soudain qu’il l’apprécie ? Pour qui se prend-il, celui-là ? Pour un juge dont la sentence est (littéralement) la réduction d’un objet (d’un geste ou d’un moment) à un prix. À l’autarcie d’un sujet qui aime ou qui déteste – et qui, disant cela, ne parle, humblement, qu’en son nom – se substitue la toute-puissance du type qui, appréciant, c’est-à-dire tenant ce qu’il aime pour aimable en soi, chiffre sa propre opinion et inflige à la chose, comme un prix unique, le régime de la quantité. À ce compte-là, le jugement n’est qu’un calcul, la valeur n’est qu’un prix, l’amateur n’est qu’un consommateur et l’amant n’est qu’un client. Apprécier, c’est oublier que quand on aime, on ne compte pas.

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