Dossier / “La chance”
Bonne pioche !
© Véronika Tumova/VOZ'Image
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Cet article est issu du numéro 171 de Philosophie magazine « La chance, est-ce que ça existe ? », en kiosque le 06 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Notre liberté conjugale et sexuelle s’est accrue en même temps que les outils de choix et de sélection, au point d’aboutir à un paradoxe : plus les contraintes s’assouplissent, plus l’incertitude augmente… et plus on cherche à s’assurer de réussir ! Alors, sait-on encore « saisir sa chance » en amour ?
« L’essentiel, c’est de se trouver. » Parole d’élue. Je l’ai entendue un matin de juin à la mairie du IXe arrondissement de Paris. Les unions se succèdent à cette période de l’année, et j’ai assisté à quelques mariages. Ici, des célébrités se sont fait vœu de fidélité, dont Paul Gauguin et Maître Gims. Mais avant d’être la « maison commune », l’édifice a abrité l’un des clubs de jeux les plus prisés de la capitale. Au Cercle des Étrangers, écrit un auteur anonyme dans Paris et ses modes (1803), certains « autour d’une longue table de jeu tentaient la fortune et s’exposaient à ses caprices ». L’amour serait-il aussi un jeu de hasard ? C’est ce que je suis venu voir.
Madame la maire Delphine Bürkli sort la tête de son bureau : « C’est bien le mariage de… ? » En réalité, je n’en sais rien, je suis là pour me fondre parmi les convives – la cérémonie républicaine est publique. C’est elle qui la présidera. L’acte peut être expédié en une dizaine de minutes, mais l’édile a prévu un discours, par amitié pour les mariés, évoquant ce mariage « plus à la mode, dans une époque où l’on peut s’en dispenser ». La maire insiste sur la « probabilité de rencontre limitée » entre ces deux hommes, l’un né au Maroc et l’autre en Normandie. Quelle était la chance que leurs chemins se croisent ? Et « où le cœur s’est mis à battre mille pulsations » ? Dans un bar parisien, L’Insolite, « pas connu pour ses horaires en journée » ! La maire finit par une citation sur l’amour prêtée à Balzac, qui serait plutôt du philosophe suisse Henri--Frédéric Amiel : « L’amour est un secret entre deux cœurs, un mystère entre deux âmes. » Lecture faite du Code civil, les mariés s’embrassent, et tout le monde s’éclipse sur Oh la belle vie, chantée par Sacha Distel. Suivent Valentine et Thomas. Eux, se sont rencontrés lors d’une fête par l’intermédiaire d’amis communs, présents ici en qualité de témoins. Ils ne se sont plus quittés. Et vous, comment vous êtes-vous rencontrés ? Quand on pose cette question à l’apéro, les histoires fusent, quitte à enjoliver un peu la réalité. C’est que l’idéal de la rencontre inopinée reste un sommet. La littérature et la chanson rivalisent à ce sujet, comme Carmen qui chante : « L’amour est enfant de bohème, il n’a jamais, jamais, connu de loi. […] Hasard et fantaisie, ainsi commencent les amours ! Et voilà pour la vie, ou pour six mois ou pour huit jours ! » Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Comment se rencontre-t-on ? Et pourquoi, à l’heure des réseaux et des applications de rencontre, s’accroche-t-on à ce romantisme ébouriffant ?
Un coup de poker
La sociologue Marie Bergström a participé à l’Étude des parcours individuels et conjugaux (Épic), menée conjointement par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et l’Institut national d’études démographiques (Ined). Elle est l'autrice d’un essai, Les Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique (La Découverte, 2019), et rappelle que sites et applications ne sont pas le mode de rencontre dominant en France, sinon pour les couples homosexuels. « Parmi les personnes ayant connu leur conjoint entre 2005 et 2013 – c’est-à-dire dans une période où ces services se sont diffusés –, environ une personne sur douze l’a connu sur un site de rencontres (8,5 %). Cela place les sites en cinquième position dans le palmarès des lieux de rencontre. Il est toujours plus courant de con-naître son conjoint sur le lieu de travail ou d’études (24 %), dans une soirée entre amis (14,6 %), dans un lieu public (12,5 %) ou dans un cadre privé, c’est-à-dire chez soi, chez le partenaire ou chez un tiers (8,8 %). »