Santé
Bruce Willis : l’énigme de l’aphasie
Bruce Willis en 2013. © Armando Gallo/Zuma Studio/Réa
La nouvelle a fait grand bruit dans le monde du cinéma hollywoodien, et au-delà : il y a peu, la fille de l’acteur américain Bruce Willis annonçait que son père mettait fin à sa carrière. Sur Instagram, elle expliquait : « Bruce a eu des problèmes de santé et a récemment été diagnostiqué avec une aphasie, ce qui a un impact sur ses capacités cognitives. » En effet, l’aphasie est un trouble du langage qui passe en général par une difficulté plus ou moins marquée, voire une impossibilité, à trouver ses mots. La nature de la pathologie, diagnostiquée comme telle à partir du milieu du XIXe siècle, a longtemps interrogé (et continue d’interroger) les psychiatres et les neurologues. Mais aussi les philosophes, comme Maurice Merleau-Ponty.
- Qu’est-ce donc que l’aphasie ? Merleau-Ponty s’est posé à plusieurs reprises la question, en particulier dans la Phénoménologie de la perception (1945). Il balaie d’emblée les interprétations entièrement physiologiques du phénomène, qui n’aident en rien à comprendre en quoi consiste la pathologie, mais aussi les lectures « intellectualistes », qui font « reposer la parole sur la pensée » et donc le dysfonctionnement de la parole sur un dysfonctionnement plus originaire de l’intellect. Le langage n’est pas « un accompagnement extérieur des processus intellectuels », pour Merleau-Ponty. Il n’y a pas de pensée pure que le langague viendrait simplement exprimer. Pensée et parole s’entrelacent, s’entrepénètrent. « La pensée “pure” se réduit à un certain vide de la conscience […] L’intention significative nouvelle ne se connaît elle-même qu’en se recouvrant de significations déjà disponibles, résultat d’actes d’expression antérieurs », que nous rencontrons hors de nous-mêmes, sur la scène du monde.
- C’est à travers l’expressivité du monde que la pensée se déploie : expressivité des choses, expressivité des corps, expressivité des gestes, expressivité des mots qui, éclosant dans le sensible, investissant le monde, se répondent les uns aux autres et tissent une trame enchevêtrée de sens. Nous prenons place dans cette dynamique intriquée du sens. « Le geste phonétique réalise, pour le sujet parlant et pour ceux qui l’écoutent, une certaine structuration de l’expérience, une certaine modulation de l’existence, exactement comme un comportement de mon corps investit pour moi et pour autrui les objets qui m’entourent d’une certaine signification. […] Le langage a bien un intérieur, mais cet intérieur n’est pas une pensée fermée sur soi et consciente de soi. Qu’exprime donc le langage, s’il n’exprime pas des pensées ? Il présente ou plutôt il est la prise de position du sujet dans le monde de ses significations. »
- Le langage est vivant, et c’est bien ce « corps du langage » vivant qui est mis en échec dans l’aphasie. Si le mot n’est plus mobilisable, c’est qu’il est en est réduit à un « corps inanimé ». « L’aphasique sait encore employer les mots dans un ensemble », mais pas pour dire son expérience et s’engager dans le monde. Il a perdu ce qui « rend le mot propre à exprimer » : « Le nom ne […] sert plus à rien ; ne […] dit plus rien, il est étranger et absurde, comme pour nous les noms que nous répétons trop longtemps. » Demeure seulement parfois l’usage d’un « langage automatique », plat, terne, inexpressif du langage : le patient a « dans l’ensemble de son langage quelque chose de terne, une absence totale de stylistique ». Il n’a pas, dans la parole, cette « productivité » qui fait du langage « une manifestation du lien que nous avons avec autrui et avec nous mêmes ».
- D’autre part, l’aphasique perd l’usage du « langage gratuit ». Le malade « n’arrive pas à […] prononcer [le mot] lorsqu’il s’agit d’un exercice sans intérêt affectif et vital ». Son langage n’est pas un « moyen de dénomination désintéressée » : il est en général réduit à « un langage concret, dont le rôle serait de donner réponse à des situations effectives », il ne permet pas de jouer avec le réel, comme c’est le cas du « langage catégorial » qui permet de s’arracher à l’inhérence de la situation présente. « L’activité catégoriale, avant d’être une pensée ou une connaissance, est une certaine manière de se rapporter au monde. » C’est une modalité du langage qui, originairement, effectue des recoupements, tisse de liens, opère des résonnances. L’aphasique au contraire n’a pas, ou presque pas, de consigne spontanée de classement. Pour l’aphasique chaque chose est comme « confiné[e] dans son existence individuelle », et comme prise dans « une sorte de viscosité ou d’inertie ». Isolée, esseulée, la chose particulière ne s’inscrit dans aucun groupement, ou seulement des groupements très restreints.
- Quant à l’origine même de cette déchirure, Merleau-Ponty ne tranche pas vraiment. Peut-être y a-t-il pourtant chez lui des ressources pour interroger plus avant la pathologie. Loin de se réduire à une forme d’abstraction, l’attitude catégoriale face à la chose particulière peut être aussi appréhendée comme une manière de réfléchir les richesses signifiantes du sensible miroitant. Le mot participe à l’articulation des différentes facettes enchevêtrées de la chose, qui ne sont pas toute accessibles à la perception immédiate mais réclame une forme de virtualisation : point de repère qui organise la perception, il invite à dérouler les innombrables aspects de la chose en adoptant sur elle d’autres point de vue que le sien, à regarder avec un regard différent, à envisager d’autres discours signifiants à propos d’une chose que nous nommons pourtant, moi et autrui, de la même manière. « Le sensible est précisément ce qui, sans bouger de sa place, peut hanter plus d’un corps. » Encore faut-il, pour tourner, même virtuellement, autour de la chose, que celle-ci prenne place sur une scène commune la reliant à moi, à autrui et à toutes les autres choses – qu’elle se présente sur le sol du monde. C’est aussi cette inscription originaire dans la trame du monde qui ouvre la chose à des résonances expressives sur lesquelles reposent l’attitude catégorielle. Est-ce la difficulté recevoir, à même le sentir, la totalité intriquée de l’être, la chair commune du monde qui confère une assise aux liens de résonnance entre les choses de même étoffe sensible, qui manque à l’apahsique ? Il semble en tout cas que, dans l’aphasie, il n’a plus vraiment de monde, mais un pur divers de choses sans cohérence. C’est pourquoi peut-être Merleau-Ponty parle d’une « théorie existentielle de l’aphasie », liée à la défaillance de « l’activité fondamentale par laquelle l’homme se projette vers un “monde” ».
- Le cas de Bruce Willis s’éclaire en partie à la lumière des explications de Merleau-Ponty. La qualité de ses prestations s’est, de l’avis collectif, dégradée au fil des années. Les automatismes qui peuvent servir de parade ne peuvent faire illusion indéfiniment. Le mécanisme du jeu s’oppose diamétralement à ce qui constitue le cœur du travail de l’acteur : renouer avec l’incarnation du langage, afin de faire entrer la « miraculeuse multiplication du sensible dans le domaine du sens ».