Entretien
Bruno Tertrais : “Poutine a sous-estimé à quel point l’identité nationale ukrainienne s’est consolidée depuis trente ans”
Le politologue Bruno Tertrais en 2018. © Basso Cannarsa/Opale
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Comment en est-on arrivé là, en Ukraine ? La question ne cesse d’interroger depuis le début de l’offensive russe. Éclairage avec le politologue Bruno Tertrais.
Pourquoi Poutine a-t-il décidé de passer à l’offensive en Ukraine ?
Bruno Tertrais : Il a joué du temps de manière assez admirable, en effet. D’abord par une première pression sur l’Ukraine avec une mobilisation au printemps, puis par le déploiement progressif d’une force massive entre l’automne et la mi-février. Avec, dans l’intervalle, de véritables ultimatums à Washington et à l’Otan mi-décembre, sous la forme de deux projets de « traités » à prendre ou à laisser, qui visaient à réécrire totalement les règles de la sécurité européenne. Il a ensuite joué sur nos nerfs, nous faisant douter de la qualité du renseignement américain… Or, cette fois, l’Amérique avait raison.
L’attaque suscite une réelle stupéfaction. Ne suit-elle pas, pourtant, à peu près le même modèle que la guerre en Géorgie de 2008 ?
La stupéfaction vient de son ampleur. Certains observateurs ont pensé, en début de semaine, que l’action pourrait se limiter en effet au « modèle » de 2008, même si cela aurait été de manière imparfaite puisque les deux républiques séparatistes géorgiennes avaient été reconnues après, et non avant l’intervention. Pour le reste, c’est le modèle classique des interventions néo-impériales qui s’applique : la Russie prétend vouloir « défendre » des populations menacées. Notons à cet égard que plus de 600 000 passeports russes ont été distribués aux citoyens du Donbass ces dernières années. Pour moi, il y a deux autres références, qui signalent la volonté de Poutine de se replacer au niveau des États-Unis et de leur rendre la monnaie de leur pièce. La première est celle du Kosovo (1999) : l’accusation de « génocide » rappelle en effet les craintes – réelles – des Occidentaux à l’époque. La seconde est celle de l’Irak (2003), avec les références à la nécessité d’un changement de régime, la nazification de l’adversaire et la mention (absurde) d’un possible programme nucléaire ukrainien.