La lettre du jeudi

Caméra embarquée

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Caméra embarquée

© Alexandr/pixabay

Imaginez un monde, pas forcément si lointain, où nous serions tous équipés d’une caméra embarquée, comme le cycliste qui a failli renverser Sven Ortoli. Naissance d’une dystopie sécuritaire ou avènement d’une utopie faite de transparence ? Il a beau avoir été filmé, la perspective ne fait pas forcément sourire notre éditorialiste.


« Un cycliste m’a évité de peu hier, tandis que je traversais (en dehors des clous) une rue à sens unique (pas pour les vélos) en regardant à droite (mais pas à gauche). Bourdon barbu dans sa combinaison noire luisante qui m’a copieusement insulté, mais regrettablement sans imagination. À peine ai-je eu le temps de le maudire (sans effet notable) qu’il a disparu.

J’ai donc noté du coin de l’œil que le casque du cycliste était orné d’une caméra. Un ami m’a expliqué qu’elle est utile en cas d’incident avec un camion, un bus – ou moi –, et s’accompagne souvent d’une seconde caméra dirigée vers l’arrière (40 % des accidents). Quelques automobilistes (50 000 en France, 840 000 au Royaume Uni) sont aussi dotés de ces dashcams, (contraction de dashboard cameras, “caméras de tableau de bord”), comme en témoigne l’enregistrement transmis à la gendarmerie lors du terrible accident causé par Pierre Palmade. D’où ma question du jour : que serait une société dans laquelle nous serions tous équipés de caméras de surveillance ?

“Lumière des jours enfuis” (1966) est une remarquable nouvelle de science-fiction de l’écrivain britannique Bob Shaw, plus tard développée dans un roman intitulé Les Yeux du temps. Elle décrit une société bouleversée par la découverte du verre lent, un matériau qui ralentit la lumière à tel point que, selon l’épaisseur, il restitue une image vieille de quelques heures, quelques mois ou quelques années. Paysages disparus, souvenirs anciens, crimes attendant d’être dévoilés… Shaw tisse son intrigue jusqu’au moment où la miniaturisation de son matériau en poussières fines avec effets retards différés permet d’en saupoudrer la Terre entière. Dès lors, constate sombrement le héros de l’histoire, “cette planète est un œil géant, éternellement ouvert, qui surveille tout ce qui bouge à sa surface”. Il conclut toutefois pieusement que “bien des années plus tard, les hommes apprirent à vivre sans honte ni subterfuge”.

À quelle distance sommes-nous d’un tel monde ? Sur un plan quantitatif, on a de la marge : si j’écarte du calcul nos milliards de smartphones équipés de caméras pour m’en tenir aux caméras de surveillance, il y en a actuellement un milliard, dont plus de la moitié en Chine et essentiellement dans les villes. Shanghai détient le record avec une concentration de 1 676 caméras au kilomètre carré. C’est beaucoup (grosso modo une caméra pour chaque carré de 75 x 75 m), mais, même là, il y a des trous dans la raquette.

Sur un plan qualitatif, en revanche, il me semble que nous n’en sommes pas si loin. Il y a une dizaine de jours, les citoyens américains et une partie de la planète ont attendu avec passion et horreur anticipée les images du tabassage mortel de Tyre Nichols, exactement comme Shaw décrit ceux qui attendent que les images d’un meurtre commis des années auparavant confirment ou infirment le jugement et l’exécution du meurtrier présumé.

Pour en revenir à ma question initiale, une société qui enregistrerait tout et partout protège-t-elle plus qu’elle n’emprisonne ? Est-elle une utopie de la transparence ou une dystopie sécuritaire ? Dans un discours prononcé par John Stuart Mill en 1868 à propos de la question irlandaise, le philosophe déplore que la proposition du gouvernement anglais relève à la fois de l’utopie, définie “comme quelque chose de trop bien pour être praticable”, et de la dystopie, définie comme “quelque chose de trop mal pour être praticable”.

Il me semble que la possibilité de ces enregistrements relève du pire et de l’utopie et de la dystopie. Ils emprisonnent parce qu’ils protègent. »

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