La lettre du mercredi
C’est la faute à Leibniz !
Gottfried Wilhelm Leibniz. © Domaine public
« HGGSP. Sous cet acronyme se cache la spécialité favorite des lycéens, dont l’épreuve au bac s’est déroulée ce mercredi : histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques les passionnent ! Si la géopolitique est désormais dans toutes les têtes, elle a pourtant longtemps été taboue.
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“Construire la paix depuis le XVIIe siècle” ; “L’affirmation de la puissance chinoise” ; “Juger les génocides”. Voici un florilège de sujets donnés cette année au baccalauréat, dont le sérieux n’est pas pour rebuter les étudiants. Au contraire ! Près d’un quart des élèves de terminale choisirait la spécialité HGGSP, selon le ministère de l’Éducation nationale. La géopolitique n’a pas seulement gagné les salles de classe mais aussi l’espace public. Les conflits dans le monde appellent les interprétations expertes, qui analysent le monde dans sa complexité historique et territoriale. Cependant, le terme lui-même a longtemps été suspect. Apparu à la fin du XIXe siècle et popularisé au début du XXe, il est défendu par des auteurs conservateurs comme le juriste Rudolf Kjellén. La géopolitique est pour lui “l’étude de l’État comme organisme géographique ou phénomène spatial”. Soupçonnée d’être l’avant-poste d’une volonté nationaliste expansionniste, elle a effectivement été instrumentalisée par les nazis, qui récupèrent la notion d’“espace vital” en biologisant le rapport au territoire. Ainsi, la géopolitique tombe en désuétude après la guerre. Lui est préférée l’idée de relations internationales. Mais cette histoire reste incomplète…
Car la géopolitique ne date pas d’hier. Et son inspiration est bien plus philosophique. En termes d’usage, d’abord : l’historien et géographe Hérodote, le stratège politique Machiavel ou le juriste Montesquieu peuvent être vus comme des précurseurs de la discipline. En termes conceptuels, ensuite : Gottfried Wilhelm Leibniz, philosophe, polymathe et espion, aurait inventé ce néologisme dans un manuscrit, redécouvert par l’historien Florian Louis. Le chercheur explique dans Les Grands Théoriciens de la géopolitique (PUF, 2014, rééd. 2024), qu’en “rédigeant en 1679 le plan d’une Encyclopédie qu’il projetait de réaliser”, le philosophe “prévoit d’en consacrer une section à ce qu’il appelle d’abord la ‘cosmopolitique’ (cosmopolitica), terme finalement raturé au profit de celui de ‘géopolitique’ (geopolitica)”. Il hésite entre la cosmopolitique, qui penche plutôt vers l’harmonie du cosmos, une pensée de la “paix perpétuelle” héritée de Kant, et la géopolitique, qui insiste davantage sur les frictions territoriales, les tensions et les rapports de force entre amis et ennemis. Leibniz retient donc la géopolitique, qui “porte sur l’état de notre Terre relativement au genre humain et comprend l’histoire universelle et la géographie civile”.
Mais faut-il opposer cosmopolitisme et géopolitique ? Florian Louis croit au contraire que les deux notions, avec leur connotation irénique pour l’une et plus agonistique pour l’autre, entretiennent un rapport dialectique. Elles sont selon lui complémentaires, car “les États doivent se dé-nationaliser et se trans-nationaliser pour leur propre intérêt national, c’est-à-dire abandonner leur souveraineté, pour, dans un monde globalisé, parvenir à régler leurs problèmes nationaux”. Paradoxalement, “le seul chemin qui mène à la sécurité nationale est la coopération transnationale”. Cependant, vu l’échec de la diplomatie à prévenir la guerre, en Ukraine ou au Moyen-Orient, et la faillite de la justice internationale, inapte à sanctionner les violations du droit de la guerre ou humanitaire, cette option kantienne reste manifestement idéale, pour ne pas dire abstraite… À quand l’option “cosmopolitique” au bac ? »