Dialogue

Chamoiseau et Diagne parlent d’Édouard Glissant

Temps de lecture : 3 min

Édouard Glissant en 1993

Édouard Glissant en 1993. © Anabell Guerrero/Opale/Leemage

Jeudi dernier, un dialogue exceptionnel avait lieu entre l’écrivain Patrick Chamoiseau et le philosophe Souleymane Bachir Diagne, organisé par L’Institut du Tout-Monde et le Consulat général de France à New York. La conférence, que nous retransmettons ci-dessous avec l’aimable autorisation du Consulat, s’intitule « Quand les murs tombent » – en référence à l’un des grands textes du recueil Manifestes (La Découverte, 2021) co-écrit par Patrick Chamoiseau et l’écrivain et philosophe martiniquais Édouard Glissant, disparu il y a dix ans.

Vous ne connaissez Glissant que de nom ? L’échange entre Chamoiseau et Diagne est l’occasion de vous familiariser avec l’une des plus grandes figures de la créolisation et du dialogue culturel, dans une introduction à sa pensée aussi animée qu’accessible à tous.

 

  • Édouard Glissant se disait « obstinément poète », car la posture du poète – qu’il définit comme « une façon d’être au monde » – permet de vivre en épousant l’imprévisible. Ce qu’il appelle la « poétique » passe par le rêve, la contemplation, la créativité, et nous empêche « de sombrer dans des vérités absolues », précise Patrick Chamoiseau. Elle est une arme contre la pensée systématique. C’est pour cette raison que nous devons nous retenir de lire Glissant comme on le ferait d’un manuel scolaire : il ne s’agit pas d’accumuler des savoirs, mais de vivre cette œuvre. C’est à partir de cette intention poétique que la relation à l’autre devient possible.
  • Quand on l’interrogeait sur la définition de ce qu’il nomme la « Relation », Glissant disait : « Je change en échangeant sans me renier, sans me diluer. » Une phrase que Patrick Chamoiseau garde à l’esprit lorsqu’il affirme que la tendance à défendre son pré carré, « à fermer portes et fenêtres » correspond à un refus du monde et à une négation du vivant. En effet, le vivant, l’organisme, n’est jamais un système isolé : il est un écosystème toujours ouvert sur l’extérieur. N’ayons plus peur du changement puisqu’il est « au principe de l’identité », et n’ayons plus peur de l’autre « puisque je ne peux me construire qu’en ayant le souci de l’autre ». Souleymane Bachir Diagne, pour sa part, envisage un versant plus politique de son œuvre, en voyant dans le multilatéralisme, dans la coopération entre les États, une incarnation de la Relation, également appelée par Glissant le « Tout-Monde ».
  • S’agit-il de la même chose que l’universel ? Cela se discute, car Glissant a toujours affiché une certaine méfiance à l’égard du concept d’universel. Il affirme « que la notion d’universel est une notion généreuse, mais est aussi une notion mortelle, parce que le détail, l’infinie quantité de détails, c’est ce qui constitue le Tout-Monde ». Patrick Chamoiseau, quant à lui, rejette la notion d’universel. Il affirme y voir un ethnocentrisme déguisé qui empêche l’établissement d’une relation d’égalité avec autrui. Or de son côté, Souleymane Bachir Diagne « croit en une certaine idée de l’universel » en s’appuyant sur la distinction que Merleau-Ponty avait établie entre un « universalisme de surplomb » (l’universel colonial et impérial) et un « universalisme latéral », qui ouvre à autrui sans le phagocyter. Souleymane Bachir Diagne propose donc de « sauver l’universel », et de considérer ce dernier comme la résultante de la Relation. Une discussion on ne peut plus actuelle…

 


L’intégralité du dialogue entre Patrick Chamoiseau et Souleymane Bachir Diagne. Retransmis avec l’aimable autorisation du Consulat général de France à New York.

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