Entretien

Christian Jambet : “Les philosophes iraniens proposent des voyages dans le monde intelligible”

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Christian Jambet : “Les philosophes iraniens proposent des voyages dans le monde intelligible”

Céramique à pâte frittée et décor sur émail, vers 1650, Iran, dynastie des Séfévides © The walters art museum/ Raw pixel

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Alors que le conflit autour de l’Iran affecte le monde entier, nous avons demandé à des spécialistes de nous exposer la tradition philosophique iranienne. Quelle est sa spécificité, entre héritage grec, élan mystique et influences chiites ? Christian Jambet, philosophe, académicien et grand spécialiste de ces penseurs, nous dit pourquoi il les aime tant. 


Quelle est la spécificité de la philosophie iranienne ? Henry Corbin, auteur de la somme En islam iranien (« Tel », Gallimard), insiste sur le lien entre la spéculation métaphysique et un idéal mystique…

Christian Jambet : Un bon nombre de philosophes d’islam sont persans. Ils rédigent en langue persane certaines œuvres majeures, tel Avicenne. Il est un auteur persan, qui a écrit un grand livre dans cette langue, le Livre de science. La réflexion philosophique, en Iran, n’a pas seulement sa place dans des traités de philosophie proprement dits, mais dans l’enseignement moral, la poésie, les lettres en général. Par conséquent, tout ce qui est d’expression persane alimente cette union entre réflexion dialectique et expérience spirituelle. Des réflexions souvent pointues, qui nourrissent la métaphysique, la physique et l’ensemble des disciplines annexes, conduisent le philosophe à la réalisation d’un état de perfection. Cette idée vient des Grecs et n’est pas spécifiquement persane. Cependant, la forme de la perfection qui en émane prend une allure nouvelle, synthétisant la notion platonicienne qu’est l’assimilation au dieu, la forme que prend l’union et l’unification avec le monde divin dans un environnement mental tout nouveau. Lorsqu’on atteint l’objet de la connaissance, qui est transcendant, on « se rend semblable à Dieu dans la mesure du possible » [Platon dans le Théétète]. Un philosophe persan comme Sohravardi (1155-1191) fait du vrai sage un être divinisé qui unit l’expérience mystique à la connaissance rationnelle. 

 

Un pouvoir de synthèse

En quoi cette démarche iranienne est-elle singulière ? 

Elle a progressivement constitué une doctrine originale de la divinisation de soi, qui représente tout ce que signifie l’émancipation de l’homme, serviteur de Dieu, au terme de son perfectionnement. En effet, le libre arbitre est à peu près absent de la théologie islamique, ou du moins est déterminé par le décret divin. 

“Dans une anthropologie dominée par le destin, la philosophie est devenue la voie libératrice par excellence”

Dans une anthropologie dominée par le destin, la philosophie est devenue la voie libératrice par excellence. C’est d’autant plus important en l’absence d’une philosophie politique qui pense l’articulation de l’État et d’une quelconque liberté individuelle. Enfin, les philosophes iraniens ont une capacité d’intégration des discours quasiment illimitée. Ils ont intégré au discours philosophique les maîtres du soufisme sunnite, les interprétations métaphysiques du chiisme et, bien entendu, le legs des Anciens, notamment la pensée de Plotin. Ibn Arabi (1165-1240), par exemple, est un pur arabe sunnite andalou. Cependant, à partir du XIVe siècle, son œuvre est lue et méditée par des penseurs chiites iraniens qui le traitent comme une partie constitutive de leur système. Avec ce mouvement d’intégration, il n’est plus possible de distinguer ce qui est spécifiquement persan et ce qui ne l’est pas. Ce pouvoir de synthèse, voire de syncrétisme, fait d’ailleurs toute la richesse de la pensée philosophique en Iran. 

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