Les clés d'un classique
Philosopher en mystique : l’histoire de la pensée iranienne
© William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine « À qui appartient mon temps ? », en kiosque le 29 avril 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Riche de son héritage zoroastrien, de sa langue poétique et de sa vision propre de l’islam, l’Iran a déployé depuis des siècles une philosophie qui recherche, au-delà des systèmes abstraits et des préceptes religieux, une union personnelle avec le divin. Récit avec pour guides les philosophes Christian Jambet, Souâd Ayada et Leili Anvar.
Alors que Donald Trump menaçait d’anéantir « une civilisation entière » par les bombes, le vice-président iranien répondait : « Le savoir est ancré dans nos âmes et nos esprits, et ce rempart restera inviolable. » Cette formule, qui se réfère à la maîtrise technique du nucléaire, résume aussi l’essence de la pensée iranienne : primauté du monde intelligible sur le monde sensible, quête du savoir absolu, exploration d’un espace intérieur, ésotérisme de la connaissance… L’actuel régime militaro-théologique qui asservit son peuple a en effet longtemps revendiqué cet héritage intellectuel. L’ayatollah Khomeini composait des poèmes mystiques, et le frère d’Ali Khamenei était un spécialiste de métaphysique chiite. Les docteurs de la guidance religieuse qui occupent les premières places depuis 1979 n’ont même pas interdit la poésie persane, dont les pages sont pourtant pleines d’amants exaltés buvant du vin dans des roseraies… La société iranienne ne l’aurait pas accepté.
Les Occidentaux, quant à eux, sont souvent fascinés par la « différence » iranienne. Ils apprécient le haut niveau d’éducation de sa société. Aiment l’élégance de son cinéma. Admirent le courage de ses protestataires qui, depuis des décennies, manifestent contre un régime impitoyable. Ils s’intéressent à un islam chiite qui exalte le martyre, possède un puissant clergé et attend le retour du douzième imam « occulté » il y a plus de mille ans. Mais savent-ils que la révolution islamique a trahi le chiisme et la tradition philosophique iranienne tout en faisant mine de les porter au pouvoir ? C’est une blague locale qui le dit le mieux : avant l’instauration de la République islamique, on priait à la maison et on buvait dans les rues. Depuis, c’est l’inverse. Jusqu’à quand ?
À la recherche du « génie » iranien
La clé de notre fascination pour l’Iran est à chercher dans sa philosophie. Longtemps ignorée en Occident, trop rapidement assimilée à la pensée arabo-musulmane, elle a pourtant son identité propre. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les ouvrages d’Henry Corbin (1903-1978). Ce philosophe et orientaliste français a sa rue à Téhéran et des élèves partout dans le monde. Dans les quatre tomes d’En islam iranien (1971), il cherche à définir un « génie » philosophique persan. D’où vient ce sentiment profond d’être différent à la fois de la tradition occidentale et de la philosophie arabo-musulmane ? De la langue persane, bien sûr – même si l’arabe, langue du Coran, est privilégié par les lettrés. De l’étendue d’un « monde iranien » qui s’étendait de l’Irak à l’Inde du Nord. D’un glorieux passé, aussi. La Perse impériale a adhéré au mazdéisme et a fait du zoroastrisme monothéiste sa religion officielle, avant de s’incliner face à l’invasion arabe au VIIe siècle. Henry Corbin note que des motifs centraux de la vision iranienne du monde étaient déjà présents. Zoroastre est le messager d’une révélation divine. Les humains attendent le retour d’un sauveur, sa résurrection et la fin des temps. Les images symboliques du jardin, du vin, du combat entre ténèbres et lumière y apparaissent. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si ce lien de continuité entre la Perse ancienne et l’Iran chiite a été valorisé à l’époque du dernier shah, au cours des années 1960 et 1970, dans un contexte d’exaltation nationaliste.