La lettre du mercredi

“Circulez, y a rien à voir” : faut-il s’en vouloir d’observer une scène d’accident ?

Temps de lecture : 4 min

“Circulez, y a rien à voir” : faut-il s’en vouloir d’observer une scène d’accident ?

© Gulay Erun/iStockphoto

« Dimanche, un drame s’est déroulé dans ma rue. Je ne peux vous dire exactement ce qu’il s’est passé, mais j’en reste éprouvée. Depuis ma fenêtre, j’ai entendu les hurlements, et observé l’interminable défilé des secours – voitures de police, pompiers et service de réanimation. J’ai surtout vu des gens qui, eux, avaient l’air d’avoir assisté à toute la scène. Face à leur air livide, je me suis interrogée : ceux qui regardent des accidents sur la voie publique sont-ils vraiment d’odieux voyeurs, comme on l’entend souvent ?

“Circulez ! y a rien à voir”, ont lancé les policiers aux passants qui s’attardaient en bas de mon immeuble pour se rapprocher du lieu de l’intervention, délimité par une rubalise. Ce type de consigne, habituelle en pareille occasion, opère à différents niveaux : elle permet de maintenir la sécurité du périmètre, d’épargner aux passants ou aux automobilistes la vue d’une scène insoutenable et, surtout, de protéger la victime des regards. La formule ne dit pas qu’il n’y a rien à voir (c’est factuellement faux) mais qu’il ne faut pas regarder car cela ne nous regarde pas. L’expression statue sur ce qui relève de l’intime. L’accident est généralement conçu comme un drame privé, qui ne doit pas être jeté en pâture à la foule.

Une foule veule et avide de sang ?

Ceux que l’on appelle parfois “les badauds” sont donc perçus comme un groupe inopportun, voire indécent. On considère que s’ils s’arrêtent pour voir, c’est par esprit grégaire, pour faire comme tout le monde, ou pire – pour jouir collectivement du même spectacle. Dans Ce qu’on voit dans les rues de Paris (1867), l’écrivain Victor Fournel définit le badaud comme “une créature impersonnelle” qui, “sous l’influence du spectacle qui se présente à lui [...] n’est plus un homme, mais “un public”, “une foule” avide de drame et de sang.

Lors d’un accident, on attend donc du passant qu’il soit plus “intelligent”, plus “sage” que le groupe des “voyeurs”. On veut qu’il détourne son regard, qu’il résiste à la pulsion scopique qui l’attire vers la scène. L’observateur qui malgré tout reste en place, qui ne peut se résoudre à quitter les lieux, est celui qui a cédé là où il aurait dû s’arracher à cette vision – et circuler. Sa simple présence est perçue comme une faute morale, et une faiblesse de la volonté.

La captation de l’attention… à l’autre

Mais en voyant le regard terrifié et inquiet des passants qui avaient assisté à la scène dimanche, je n’ai pu me résoudre à les juger aussi sévèrement. Même si je n’ai pas moi-même vu la catastrophe initiale, j’avoue avoir également ressenti le besoin d’en savoir plus, en suivant, hypnotisée, le déroulé des événements depuis ma fenêtre. Si nous étions tous cloués sur place par le drame, c’est, je crois, parce que nous étions pris dans une relation très particulière avec la (ou les) victime(s). La souffrance de ces personnes, le danger qu’elles ont encouru nous ont captivés au sens fort : nous étions littéralement captifs, prisonniers malgré nous de la situation à laquelle nous avions assisté. La conversation s’est d’ailleurs poursuivie sur un groupe Facebook, dans lequel plusieurs personnes ont, comme moi, cherché à prendre des nouvelles des victimes.

Dans Totalité et Infini, Levinas analyse la manière dont la douleur d’autrui fonctionne comme un ordre impérieux qui nous “oblige” à lui venir en aide, absolument et sans condition. Le souci de l’autre, “l’attention” qu’on lui porte consiste selon le philosophe à “recevoir son commandement”.  Et quand on ne peut apporter cette aide à celui qui souffre, la seule réponse à une telle obligation peut passer par le simple fait de rester là, planté sur place – à la fois impuissant et physiquement incapable de l’abandonner à son sort.

Voyeurisme ou altruisme ?

Contrairement à ce que suggère la phrase “circulez, y a rien à voir”, la souffrance vécue dans la rue n’est pas intime. Elle se répand dans le domaine public et interpelle l’ensemble des passants. Lorsque le badaud reste cloué sur place, c’est donc aussi parce que la douleur de l’autre l’oblige et le terrasse. S’il y a fascination irrépressible, celle-ci ne provient pas tant de l’attrait déplacé pour un drame spectaculaire que de la relation empathique – morale – qui se noue entre un individu en souffrance et le passant qui doit lui faire face.

Bien sûr, je ne dis pas que l’attitude de l’observateur est totalement irréprochable – surtout si elle empêche le travail des secouristes. Néanmoins, il me semble que la figure du badaud est plus complexe qu’il n’y paraît. Ce qui se présente comme du voyeurisme peut parfois s’avérer un élan d’altruisme profond. Et inversement, ce que l’on voit comme de la décence confine parfois à de l’indifférence. »

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