Agir sous surveillance
Tintin et les Picaros © Hergé - Moulinsart 2020
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Le vrai effet de la surveillance, selon Foucault, c’est que, même lorsqu’il n’y a personne pour l’observer, l’individu “non seulement se croi[t], mais se sa[it] observé, il [a] l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard”.
Album : Tintin et les Picaros (1976)
Philosophe de référence : Michel Foucault (1926-1984)
Œuvre : Surveiller et Punir (1975)
Dans l’album Tintin et les Picaros, Haddock et Tournesol, fraîchement débarqués au San Theodoros, sont accueillis dans une magnifique villa… dont ils se rendent bientôt compte qu’elle est truffée de micros et de caméras. Interdits de sortir sans escorte, les voilà pris au piège sous le regard télévisé des sbires du général Tapioca. Quel rapport avec la situation actuelle ? Certes, nous sommes tous confinés, mais nous ne sommes pas l’objet d’une surveillance aussi intensive de la part de l’État. Du moins pas encore, mais les choses pourraient changer à l’heure du Covid-19. Le 19 mars dernier, le Comité européen de la protection des données a en effet autorisé les États membres de l’Union européenne à déployer des dispositifs exceptionnels de captation et de traitement des données pour lutter contre l’épidémie. Certains pays, comme l’Italie ou l’Allemagne, ont déjà commencé à utiliser les relevés de géolocalisation des téléphones portables pour mesurer l’efficacité du confinement. Plus radicales, la Corée du Sud, Israël et surtout la Chine – foyer de l’épidémie – se servent du bornage téléphonique pour retracer l’itinéraire des malades afin d’essayer de déterminer (et de prévenir) qui ils ont pu contaminer. En France, de telles mesures – souvent jugées intrusives et liberticides – font débat. Ce qui ne veut pas dire que notre intimité serait totalement à l’abri. En effet, nous n’avons jamais passé autant de temps sur Internet – pour communiquer, tuer l’ennui ou télé-travailler. Une véritable aubaine pour les entreprises qui ont fait de l’extraction et de la vente des fameuses « informations utilisateur » leur fond de commerce. Une logique que la sociologue Shoshana Zuboff désigne sous le nom de « capitalisme de surveillance ». Elle ajoute : « Le moyen le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. » De quoi inspirer certains États en pleine gestion de crise. À ce jeu-là, savoir que l’on est surveillé est parfois suffisant pour imposer à un peuple la discipline. Le vrai effet de la surveillance, soutenait déjà Michel Foucault, c’est que même lorsqu’il n’y a personne pour l’observer, l’individu « non seulement se croi[t], mais se sa[it] observé, il [a] l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard » (Surveiller et Punir).