Hors-série "Orwell"
Orwell et Foucault : du Panoptique à Big Brother, le pouvoir vous a à l’œil
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Mort bien avant que Foucault ne publie ses premiers ouvrages, Orwell anticipe et généralise, par la fiction, les réflexions du philosophe sur le pouvoir disciplinaire de la surveillance. Tous deux partagent une conviction : que chacun se sache surveillé est un instrument exceptionnel de domination.
Que le philosophe Michel Foucault meure en 1984, l’année qui donne son nom au roman dystopique dans lequel Orwell imagine une Angleterre sous la domination d’un régime totalitaire, pourrait passer pour un clin d’œil de l’histoire. 1984 porte en effet à son paroxysme, par la fiction, le « pouvoir disciplinaire » que Foucault analyse, dans Surveiller et punir (1975), comme un trait décisif de la modernité politique. Le roman généralise, plus précisément, le modèle du Panoptique – cette prison singulière où chacun est observé en permanence par un « œil invisible » –, qui est, aux yeux du philosophe, l’avatar le plus évident du pouvoir disciplinaire. Foucault envisageait, d’ailleurs, cette propagation à l’ensemble de la société : « Le schéma panoptique […] est destiné à se diffuser dans le corps social ; il a pour vocation d’y devenir une fonction généralisée. »
Comment opère le pouvoir disciplinaire ? Non pas par la coercition directe des corps, mais par la surveillance permanente. « C’est le fait d’être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l’individu disciplinaire. » De l’intériorisation de ce « principe de visibilité obligatoire » naît « le risque d’être surpris et la conscience inquiète d’être observé. […] Sans cesse le détenu [a] devant les yeux la haute silhouette de la tour centrale d’où il est épié. […] Le Panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu. Celui qui est soumis à un champ de visibilité, et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir ; il les fait jouer spontanément sur lui-même ; il inscrit en soi le rapport de pouvoir dans lequel il joue simultanément les deux rôles ; il devient le principe de son propre assujettissement. » Parce qu’il a conscience d’être observé (ou écouté), l’individu se discipline de lui-même : « se savoir surveillé transforme ».