Éthologie

Dans la tête des chats

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Dans la tête des chats

© Marko Blazevic/Unsplash

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276 : c’est le nombre d’expressions faciales du chat, selon une étude récente. De quoi suggérer la richesse de leur vie affective et émotive. Plongée dans les profondeurs de la psyché féline, à la fois déroutante et terriblement attachante.


 

Que se passe-t-il dans la tête des chats ? Comment pensent-ils ? Pour y répondre, il faudrait pouvoir se mettre à leur place, dans leur peau. Mais est-ce possible ? Le philosophe Thomas Nagel en doutait, lorsqu’il se posait la question pour la chauve-souris. Mais les chats ne sont-ils pas, à tous points de vue, plus proches de nous ? Leur corps ressemble davantage au nôtre. Et surtout, leurs comportements nous sont bien davantage familiers. Nous vivons avec eux, à leur contact. Une chose est sûre : nous sommes spontanément portés à croire que nous comprenons un peu leur manière de se rapporter au monde. Nous leur prêtons volontiers un caractère, une personnalité, des sentiments, des désirs. Nous les considérons comme des individus singuliers plus que comme des membres anonymes d’une espèce.

Ne faut-il pas y voir une manière de plaquer sur eux ce que nous comprenons de nous-mêmes ? De l’anthropomorphisme, pour le dire en des termes plus savants. On risque alors d’occulter la spécificité de la vie féline. Le philosophe Sam S. Rakover a consacré un livre entier à essayer de « comprendre un chat » dénommé Max (To Understand a Cat: Methodology and Philosophy, John Benjamins, 2007). Le moins que l’on puisse dire est que la tâche est plus qu’ardue : « Le comportement de Max le chat est extrêmement compliqué. » En définitive, tranche John Gray dans Feline Philosophy (Penguin, 2020), « nous ne savons pas ce que ça fait d’être un chat ». Mais rien n’interdit d’essayer de se l’imaginer en multipliant les grilles de lecture. C’est l’enjeu de l’étude récemment parue dans la revue Behavioral Processes que d’essayer d’accéder à la vie intérieure de nos félins de compagnie en étudiant la gamme – très large – de leurs expressions faciales. Les chercheurs en ont recensé pas moins de 276 (contre, à titre d’exemple, 27 chez le chien), classées en trois grandes catégories : amicales, agressives, ambigües. De quoi donner une certaine idée, indirecte, de la richesse de la vie psychique de ces animaux familiers dont nous ignorons beaucoup.

Introspection féline

Bien avant cette étude, Hippolyte Taine avait tenté avec humour un exercice beaucoup plus direct d’introspection inter-espèce. Dans Vie et opinions philosophiques d’un chat (1858), le philosophe donne la parole à un chat domestique, qui décrit à l’envi le souverain bonheur de l’existence féline.

“L’hiver, la félicité est d’être assis au coin du feu de la cuisine. Les petites langues de la flamme lèchent la bûche et se dardent parmi des pétillements, les sarments craquent et se tordent, et la fumée enroulée monte dans le conduit noir jusqu’au ciel”

Hippolyte Taine, op. cit.

Mais plus encore, selon Taine, le « bonheur idéal » du chat tient à la satiété brumeuse, à la plénitude repue : « Celui qui mange est heureux ; celui qui digère est plus heureux ; celui qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est que vanité et impatience d’esprit. » Le chat heureux « est celui qui, chaudement roulé en boule et le ventre plein, sent son estomac qui opère et sa peau qui s’épanouit. Un chatouillement exquis pénètre et remue doucement les fibres. Le dehors et le dedans jouissent par tous leurs nerfs. Certainement si le monde est un grand Dieu bienheureux, comme nos sages le disent, la terre doit être un ventre immense occupé de toute éternité à digérer les créatures et à chauffer sa peau ronde au soleil. » Tout entier absorbé dans la jouissance, le chat s’enveloppe en lui-même, se repaît de lui-même. Il savoure, se délecte. Il s’enfonce dans l’instant sans se soucier de l’avenir. Le chat se pâme, se complaît en lui-même, dans une invincible « félicité terrestre ».

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