Dans le sens de l’histoire
© Emmanuel Polanco pour PM
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Cet article est issu du numéro 8 de Philosophie magazine « 8 - avril 2007 », en kiosque le 27 mars 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Que continue de nous apprendre Hegel sur notre temps ? Francis Fukuyama et Charles Taylor le placent au centre d’une actualité brûlante, parfois polémique. Et le philosophe Robert Legros fait, lui, le point sur ce que la perspective hégélienne a « de vivant et de mort ».
Robert Legros et la critique de l’individualisme
En quoi la philosophie de Hegel a-t-elle influencé notre réflexion sur le monde contemporain ?
Sa philosophie annonce un thème dominant des sciences humaines du XXe siècle : l’homme est un « être de culture », un animal qui se différencie de l’animalité par son appartenance à un ordre symbolique. La notion d’expérience humaine, en tant qu’expérience concrète, est toujours inscrite dans un monde, une époque, une culture. Et puisque l’esprit réside et se réalise dans ses concrétisations historiques, la philosophie ne peut plus s’accomplir dans la contemplation d’un ordre éternel, ni dans une réflexion sur l’Homme « abstrait » : elle devient indissociable d’une réflexion sur – et à partir de – l’histoire. Elle vient après les événements, elle réfléchit sur le sens de ce qui s’est passé.
Y aurait-il encore aujourd’hui un sens pour un philosophe à se déclarer « hégélien » ?
Hegel reste un philosophe vivant non pas parce qu’il y a encore des philosophes qui se déclarent hégéliens, mais parce qu’il y a encore des philosophes qui restent animés à leur insu par quelques « évidences » d’origine hégélienne. Hegel a bien montré que la modernité se caractérise par un projet d’égalité et d’autonomie mais aussi par la naissance et l’essor de l’individualisme. Et il a mis au jour, avant Tocqueville, les dangers vers lesquels conduit l’individualisme : la perte des liens de solidarité et la disparition de l’autonomie véritable au profit de l’arbitraire des individus, bref l’atomisation et le relativisme généralisé. Dans la pensée politique de Hegel, ce qui reste vivant, ce n’est pas sa conception de l’État mais sa critique des principes individualistes de la pensée libérale. Les hommes ne sont ni naturellement égoïstes, ni naturellement sociaux. Si le conflit est originel et irréductible, ce n’est pas parce que les individus poursuivraient l’accroissement de leur puissance, mais plutôt parce qu’ils visent la reconnaissance réciproque de leur liberté.