De la servitude volontaire
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Cet article est issu du numéro 73 de Philosophie magazine « 73 - octobre 2013 », en kiosque le 19 septembre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En brisant la frontière entre vie privée et espace public, le téléphone portable touche au processus même de construction de soi, constatent les philosophes Cynthia Fleury et Martin Rueff.
Martin Rueff : La gêne que nous éprouvons lorsque quelqu’un en face de nous, dans un café ou un train, parle dans son téléphone portable n’est pas seulement causée par le bruit ou l’éventuelle banalité de ses propos. Notre exaspération relève d’un trouble dans le rapport entre la personne et les machines qui touche au phénomène même de la parole. Dans l’interlocution normale, il y a une réciprocité totale entre le « tu » et le « je ». Lorsque je parle, je dis « je » à un « tu » qui à son tour va devenir le « je » de la parole. Ce sont les personnes de l’interlocution. La troisième personne, le « il », dont nous parlons mais qui n’est pas présent, est ce que le linguiste Émile Benveniste appelle le « délocuté ». Ce n’est pas seulement une donnée grammaticale mais une relation forte, phénoménologique, entre l’espace vécu et l’espace de la parole. C’est si vrai que lorsqu’un domestique dit « Madame est servie », il s’exclut de l’espace de l’interlocution pour mettre celle qu’il honore sur un autre plan. Ou si quelqu’un s’écrie à mon égard : « Qu’est-ce qu’il dit, le blanc-bec ? », il me rejette hors de l’échange. Or face à quelqu’un qui parle dans son téléphone portable, le « il » absent est transformé en « tu », et le « tu » que je suis potentiellement devient un « il » : je deviens ainsi le délocuté d’une interlocution qui m’est imposée.
Cynthia Fleury : Ceux qui parlent ainsi dans leur téléphone ne sont psychiquement pas là. Et ils ont parfois des conversations d’une intimité d’autant plus grande qu’ils se trouvent physiquement dans un espace qu’ils ne reconnaissent pas comme le leur. Ils y balancent tout ce qu’ils ne peuvent pas dire quand ils sont à la maison par exemple, où un proche pourrait les entendre. Il y a pollution, dans tous les sens du terme, de l’espace public : cet espace obéissant au paradigme délibératif où se construit une distance entre les gens, ne serait-ce qu’en étant au repos, en paix avec les autres.
M. R. : Il y a un arrachement inédit – le téléphone fixe reliait encore des lieux plus que des personnes – de la parole à son ancrage dans l’espace vécu. Ce qui est escamoté, ce sont les deux caractéristiques essentielles à l’échange : les capacités à entendre et à faire silence. Encourageant de cette façon le règne des paroles en l’air.