Présidentielle 2022
Débat Macron-Le Pen : qu’est-ce qu’être “discipliné” ?
Débat télévisé le 20 avril 2022, entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. © Jacques Witt/SIPA
« On est beaucoup plus disciplinés qu’il y a cinq ans », a lancé Emmanuel Macron à Marine Le Pen lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, mercredi soir. La candidate du Rassemblement national (RN) a d’ailleurs reconnu que c’était vrai. Il y a quelque chose de paradoxal à l’admettre, alors que l’un des principaux enjeux du débat consistait à séduire les « Insoumis », électeurs de Jean-Luc Mélenchon.
Que signifie cette discipline, et pourquoi la revendiquer ? Analyse.
Être discipliné, est-ce être assagi ?
Bien que combattif, le ton général du débat d’hier soir a été moins agressif que celui de 2017, ont reconnu les observateurs politiques. Mais, à l’époque, c’était surtout Marine Le Pen, dont les intentions de vote étaient très inférieures dans les sondages, qui avait attaqué son rival candidat de La République en marche : celui-ci endossant le rôle du favori de l’élection, elle devait le bousculer pour espérer déjouer les pronostics, ce qu’il avait bien anticipé. Aussi la remarque d’Emmanuel Macron sur la discipline hier soir peut d’abord s’interpréter comme une manière de lui dire sa satisfaction de constater que ses critiques ont perdu en vigueur et qu’elle s’est assagie, comme si elle avait moins à contester, alors même qu’il a désormais un bilan de quinquennat. Quant à son approbation de la part Marine Le Pen, on peut l’interpréter comme une reconnaissance du fait qu’elle a présenté un visage plus policé que celui qu’elle avait montré il y a cinq ans, et qui lui avait finalement desservi.
Être discipliné, est-ce souffrir ?
Cependant, Emmanuel Macron ne s’est pas contenté de souligner que son adversaire était plus disciplinée, puisqu’il s’est lui-même inclus dans son observation. Mais en quoi serait-il plus discipliné qu’en 2017 ? Le mot « discipline » renvoie au latin discere, qui signifie « apprendre » : le disciple est à la fois celui qui obéit aux règles du maître et qui s’instruit auprès de lui. On pourrait donc interpréter la remarque de Macron comme un signe de modestie (réelle ou feinte) de la part de celui qui craignait d’apparaître arrogant : être discipliné, ce n’est pas se placer du côté de ceux qui dominent et qui détiennent le pouvoir, mais de celui du peuple obéissant. À moins que ce ne soit à double sens, dans la mesure où cette discipline n’est peut-être pas la discipline commune mais une discipline plus exigeante et aristocratique, c’est-à-dire l’autodiscipline qui permet à chacun de travailler efficacement et de développer ses facultés. Dans le paragraphe 225 de Par-delà bien et mal, Friedrich Nietzsche interpelle son lecteur en ce sens : « Ne savez-vous pas que c’est cette discipline seule qui a produit toutes les élévations de l’homme jusqu’à présent ? ». Pour Nietzsche, il existe une culture de la souffrance et de la discipline qui est le prix à payer pour accroître sa puissance. La discipline macronienne pourrait donc ne pas être de même nature que la discipline lepéniste.
Être discipliné, est-ce respecter les formes du débat démocratique ?
Mais se prétendre discipliné dans le cadre d’un débat présidentiel est aussi une manière d’insister sur le fait que les règles démocratiques ont bien été respectés dans les formes. Et chacun des deux candidats finalistes trouve son intérêt. Marine Le Pen d’abord, parce que cela valide sa stratégie de dédiabolisation du Rassemblement national dont on dit de moins en moins qu’il n’est pas un parti républicain – la candidate a d’ailleurs bataillé hier pour assurer que la pratique référendaire qu’elle souhaite mettre en place était conforme à la Constitution. Emmanuel Macron ensuite, parce que celui qui est régulièrement accusé d’avoir une pratique verticale et isolée du pouvoir, montre ainsi qu’il est capable d’échanger avec ses adversaires et d’entendre leurs arguments. C’est aussi un appel du pied à tous ceux qui pourraient être tentés par l’abstention : si les candidats se présentent comme bien disciplinés, alors c’est une manière de demander aux électeurs d’en faire autant et de se déplacer dans les urnes dimanche 24 avril.