La lettre du jeudi
Des moines aux punks à chien : métamorphoses de la vie en communauté
Augustin d’Hippone, assis sur une cathèdre surélevée, donnant un cours de rhétorique à Milan. Chromolithographie de Storch et Kramer, d’après Cesare Mariannecci, d’après une peinture de Benozzo Gozzoli. © Domaine public
« Cet hiver, j’ai passé mes vacances en Aveyron. L’occasion de me pencher sur deux types de communautés : celle de mes amis décroissants et celle des moines de Conques – et de leur trouver quelques similarités.
Sur des toilettes sèches par -7°C
“Mais quelle idée de venir ici”, n’ai-je pu m’empêcher de penser, assise sur les toilettes sèches d’une cabane ouverte aux vents alors qu’il faisait moins 7 degrés dehors. “L’année prochaine, on part en Guadeloupe !” Cela fait quelques années que la plus rebelle de mes amies a fondé sa communauté décroissante en Aveyron, une région aussi rude que belle. Elle y a acheté un “lieu”, comme on dit chez ces fieffés gauchistes, soit un endroit dans lequel on vit, on fait la fête, on partage… loin du démon Capitalisme et des errances de Babylone. Avec ses compagnons, elle retape, rénove, bêche, récolte, entre deux sessions de jam, concerts engagés ou manifs contre le Mercosur. Ils cuisinent ensemble, mangent ensemble, travaillent ensemble et tentent de vivre au maximum de leurs productions – légumes, bière, pain – en achetant le moins de denrées possible au supermarché. Ce qui les relie ? La conviction qu’il est nécessaire de s’unir, de mettre en commun leur force de travail et leurs modestes moyens financiers pour s’offrir une existence convenable, dans le respect d’autrui et de l’environnement.
Si l’intention me plaît, je dois dire que dans les faits, je serais bien incapable d’adopter ce mode de vie. Certes, le lieu a gagné en confort au fil des ans – par le passé, mon amie n’avait ni eau chaude, ni électricité. La seule douche était la cascade, les matelas venaient de la “déchet’” et les nourrissons faisaient leurs besoins sur le sol, ne portant pas de couches (m’enfin, ça pollue !). Quelques invariants demeurent, cependant : hormis les drogues, tout est bio ; où qu’on aille, il est difficile de se déplacer sans marcher sur la patte d’un berger allemand ; et quel que soit le sujet de conversation, on finit toujours, enhardi par le froid et le whisky maison, par accuser le “système” de tous les maux. Plus je les fréquente, plus je réalise à quel point je suis, en bonne bourgeoise arrimée à la notion de propriété, complètement inadaptée à la vie communautaire : je déteste dormir dans la même pièce que d’autres visiteurs de passage, je préfère mon bento parisien à une potée de chou bouillie pour trente personnes, et il faudrait me passer sur le corps pour que j’accepte de prêter à quiconque ma brosse à dents.
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Squat, monastère : même combat ?
Il n’empêche : leur abnégation me fascine et m’interroge. Pendant mon séjour, je suis allée visiter le magnifique village de Conques (12), situé à quelques kilomètres. J’y ai traîné mes guêtres dans l’austère abbatiale des prémontrés, percée de lumière par les vitraux de Pierre Soulages. Ses moines, comme l’expliquent les dépliants, y vivent selon la règle d’Augustin d’Hippone, célèbre philosophe et théologien. Un univers fort éloigné de ma congrégation de punks à chien, ai-je d’abord songé en écoutant ces hommes en soutane officier en chœur. J’ai pourtant été frappée, en relisant le texte fondateur d’Augustin, par les points communs entre les intuitions du docteur de l’Église et les principes observés par mes amis décroissants.
Certes, ils ne croient pas en Dieu, n’ont pas fait vœu de chasteté et ne s’obligent pas à la prière – quoique l’on pourrait comparer leur assiduité aux jam sessions à la régularité des laudes, des vêpres et des complies. Mais l’ambition de vivre avec peu, en se débarrassant autant que possible de tout attachement à la propriété individuelle, me semble très proche de l’esprit monastique. “Ne dites jamais posséder rien en propre ; que tout soit commun parmi vous, ordonnait Augustin. Que personne ne fasse rien pour soi ; en tout, travaillez pour la communauté avec un zèle plus ardent et une joie plus vive que si chacun travaillait pour soi.”
L’ultragauche, des moines modernes ?
Avait-il conscience que ses préceptes constitueraient le bréviaire idéal pour une ZAD ? Sans vouloir faire de mauvais esprit, j’ajouterais que l’hygiène approximative de certains de mes amis, qui refusent de se doucher chaque jour par souci écologique, ne déplairait pas au philosophe : “Il ne faut pas que par une recherche excessive de la propreté extérieure, votre âme contracte des souillures intérieures”, écrivait Augustin. Enfin, il semblerait que la mode de la “communication non violente”, qui s’impose dans les groupes de parole néoruraux, ait été également inspirée des règles monastiques : “Évitez entre vous les paroles amères, et s’il en échappe à votre bouche, que votre bouche s’empresse de guérir la blessure qu’elle a faite”, ordonnait encore le théologien.
En bons gauchistes anticléricaux, mes amis décroissants ne mettent jamais un pied à l’église. Seules les femmes parmi eux s’intéressent aux prémontrés, la rumeur courant selon laquelle l’un des moines – “Frère Beau Gosse”, comme le surnomment les habitantes du coin – aurait été doté d’un physique fort avantageux. Je ne suis pas allée vérifier. Une question demeure : pouvons-nous, quel que soit notre mode de vie, supporter une existence dénuée de spiritualité ? »