Hors-série "Le mal"

Édito : le mal court…

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 37 de Philosophie magazine « Le Mal », en kiosque le 21 mars 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

 

Qui oserait encore affirmer, avec Socrate, que nul n’est méchant volontairement ? Ou que cette méchanceté lui est inspirée de l’extérieur ? Impressionnant changement copernicien, l’homme est aujourd’hui au centre du mal comme la Terre était hier au centre du monde. Et notre époque se reconnaît plus volontiers dans l’idée qu’il est cet animal capable de faire le mal délibérément. Et que nous autres, enfants ou petits-enfants du XXe siècle, avons reçu en héritage une question dont Hannah Arendt affirmait qu’elle poserait « le problème fondamental de l’après-guerre ». Qu’est-ce que le mal ? Est-il banal ou radical ? Absolu ou relatif ? En nous ou dans le monde ? Faut-il lui mettre une majuscule et parler de « pure Evil » comme aux États-Unis après chaque tuerie de masse ?


La figure du mal, incarnée tantôt par le nazi ou le terroriste, tantôt par le tueur en série ou le criminel en col blanc, continue de nous obséder. Parce que le scandale du mal n’a cessé depuis la poignante lamentation de Job d’opposer son mystère aux tentatives d’explication.
 

Et ce n’est pas faute d’en avoir proposé : défaillance de la volonté chez Augustin, simple invention humaine chez Spinoza, moindre mal du « meilleur des mondes possibles » selon Leibniz, effet des blessures d’amour-propre infligées par la compétition entre les hommes chez Rousseau, « mal radical » chez Kant, condition sine qua non du libre arbitre chez Schelling… Sans omettre dans cette litanie la fameuse hypothèse d’Arendt sur la banalité du mal résultant du « vide de la pensée », et ses avatars contemporains, « l’homme-système » dont parle l’anthropologue Françoise Sironi pour expliquer l’adhésion des génocidaires à une idéologie meurtrière ou les « barbares ordinaires » qu’évoque le psychiatre Daniel Zagury. Mais le fait est que quelque chose résiste : Eichmann n’était pas un homme aussi ordinaire qu’Arendt crut le reconnaître, et penser n’a pas empêché Heidegger d’adhérer au NSDAP.


« Le mal, observe Paul Ricœur, c’est ce qui est et ne devrait pas être, mais dont nous ne pouvons pas dire pourquoi cela est. » Et nous voilà condamnés à naviguer bord sur bord, comme l’équipage du Pequod ou celui du Nostromo du film Alien qui affronte un monstrueux prédateur, avant que ne se révèle un mal plus sournois que le poète W. H. Auden, en 1939, a ciselé dans Herman Melville en deux vers : « Le mal n’est jamais spectaculaire. Il a toujours forme humaine, / il partage notre lit et mange à notre table ». Encore faut-il apprendre à le reconnaître.

 

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