Exposition
Esthétique du noir
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Cet article est issu du numéro 3 de Philosophie magazine « 3 - août/sept. 2006 », en kiosque le 27 juillet 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, présente du 30 juin au 5 novembre 2006 « Le noir est une couleur » à l’initiative de Dominique Païni, son nouveau directeur. Quatre œuvres déclinent des symboliques de la noirceur en Occident.
Robert Motherwell : la mort, le deuil
En intitulant un tableau noir et blanc The Blackness of Black (La Noirceur du noir, 1958), l’Américain Robert Motherwell offre une clé pour interpréter un cycle ambitieux intitulé Élégie pour la République espagnole, qui l’a occupé pendant plus d’une décennie. Contrairement à Guernica de Pablo Picasso, peint en 1937, peu après le bombardement de la petite ville basque, Robert Motherwell mène une réflexion a posteriori sur la guerre civile espagnole. Il emploie essentiellement le noir et le blanc (Picasso, lui, a ajouté le gris). Le blanc tient ici un rôle neutre : un fond sur lequel se détachent les formes noires plus ou moins prégnantes ou dramatiques, adoptant des apparences abstraites en perpétuelles métamorphoses. Il engendre dans ces toiles des rapports complexes reposant sur l’expression lyrique du deuil. C’est une méditation moderne sur les ruines, une contemplation à la fois rageuse et douloureuse sur la sensation de la perte. Le primat absolu de la couleur noire semble logique puisqu’elle est associée aux funérailles en Occident. Cette concomitance chromatique ne s’est d’ailleurs généralisée que de manière récente – on a aussi porté le deuil en blanc ou en violet. Ce qui importe à l’artiste, c’est de donner le spectacle d’un monde qui demeure comme le spectre de la folie meurtrière et de la mort. Ces compositions sont comme la manifestation bouleversante d’une révolte contre l’absurdité et le non-sens de l’histoire qui hypothèquent notre devenir. Terribles préambules à la confrontation mondiale, les épisodes de ce conflit déchirant la société espagnole se sont inscrits dans notre mémoire comme tant d’autres événements tristement emblématiques de l’histoire humaine. Robert Motherwell s’en est emparé pour le transposer dans l’espace artificiel de la poésie plastique où rien ne se dit et où tout est éprouvé impérativement par l’organe de la vue.