2021, on improvise ! Comment agir dans l’incertitude

Et si on tapait un bœuf ?

Temps de lecture : 9 min

Et si on tapait un bœuf ?

© Arnaud Finistre pour Philosophie magazine

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 146 de Philosophie magazine « 2021, on improvise ! Comment agir dans l’incertitude », en kiosque le 14 janvier 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Comment créer en direct ?

Pour le savoir, nous sommes partis dans le Morvan assister à un cours d’improvisation de jazz. Une séance pleine de moments de grâce, pour atteindre des instants rares, sans préméditation ni traces. 

 

C’est avec un être singulier que je parcours en voiture les routes du Morvan, dans la lumière magique de la fin d’après-midi. Je l’ai rencontré la veille et il m’emmène à un cours d’improvisation musicale qu’il donne chaque semaine. Albin a 22 ans. Jeune homme au regard sérieux mais un peu ailleurs, il vit depuis toujours dans la région de Vézelay. Après son bac, il a choisi de suivre ses deux passions, qu’il pratique depuis l’enfance : la musique et les chevaux. Il vit au centre équestre du bourg de Montillot, dans une caravane sans eau courante ni électricité. Il donne des cours d’équitation et fait de la voltige. Quant à la musique, il l’aime, se souvient-il, depuis qu’il a 2 ou 3 ans – à cette époque, il ne quittait pas son harmonica. À 6 ans, ses parents l’ont inscrit à l’école de musique et il a commencé l’accordéon. En autodidacte, il s’est mis au saxophone, puis au violon. Il maîtrise désormais plus d’une dizaine d’instruments mais peut en jouer une quarantaine. Il y a peu, il a trouvé chez un ami une kora, un instrument traditionnel à cordes d’Afrique de l’Ouest. Il l’a restaurée, réaccordée et appris à en jouer en quelques jours. « Cela m’a donné envie d’apprendre la harpe », ajoute-t-il.

Outre les cours et les concerts, Albin codirige la fanfare des Idiots du village, avec ses 37 musiciens de 25 à 70 ans, dont la quasi-totalité n’avait jamais touché un instrument il y a trois ans. Albin a sa méthode. Au lieu de commencer par enseigner le solfège, il adore « l’idée de commencer par faire les choses puis de voir comment ça s’écrit ». L’inverse des écoles de musique où « on apprend à lire avant de parler ». Lui-même, enfant, jouait moins bien le morceau quand il devait lire la partition. 

L’improvisation s’est imposée à lui, avec sa façon de « faire » avant d’apprendre la théorie : « J’avais du mal à jouer mes morceaux d’étude, pas forcément faciles à jouer ni sympathiques à entendre, tels qu’ils étaient écrits. Alors j’en avais marre, j’envoyais tout balader et me mettais à improviser. Là je me faisais plaisir et créais quelque chose qui n’existait pas. » Albin est un adepte spontané de la méthode Dewey, du nom du philosophe pragmatiste américain John Dewey, qui a créé au début du XXe siècle une méthode pédagogique fondée sur le « faire ». Au lieu de passer de la théorie à la pratique, les enseignants demandent aux élèves de construire, par exemple, un bateau miniature. C’est à l’occasion de ce projet que ces derniers vont chercher et comprendre, dans un but précis, les rudiments ou les détails de différents savoirs. Tout comme Albin, qui fait directement jouer ses élèves avant de passer au solfège. Dans ce cadre, l’improvisation, au lieu d’être l’exception par rapport au morceau lu, devient presque le langage naturel du musicien. Finalement, nous improvisons tous avant d’apprendre par cœur ou d’entrer dans les codes. Improviser, est-ce juste être naturel ? Pas si sûr…

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Art Imagination Nature TravailŒuvre