La petite question
Faut-il demander aux enfants d’être sages ?
© Henrikke Due / unsplash
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L’exclusion des enfants à bord de certains wagons de train fait polémique. Mais leur demander d’être aussi sages qu’un philosophe, n’est-ce pas absurde ? La philosophe Audrey Jougla, qui publie prochainement un ouvrage sur La Maternité joyeuse (Stock), retrace l’histoire de la question et se demande : les adultes ne seraient-ils pas plutôt jaloux de la vitalité et de la spontanéité des enfants ?
Notre année s’est ouverte en faisant la part belle à ce qu’il conviendrait d’appeler « la crise de l’enfance ». Aux débats sur la dénatalité record constatée par l’Insee, s’est ajoutée la polémique sur les wagons de train excluant les enfants de moins de 12 ans – actualité charriant avec elle son traditionnel lot d’arguments et de témoignages.
La société actuelle serait-elle moins tolérante ou les enfants moins bien éduqués par leurs parents aux usages de la collectivité qu’avant ? Cet avant que l’on convoque sans vraiment en cerner les contours contient une autre question : peut-on exiger des enfants qu’ils soient sages ? Et, surtout, que signifie cette notion de sagesse enfantine ?
L’enfant sage : entre idéal… et antinomie
Je me souviens bien de ce compliment récurrent qui m’était adressé quand j’étais enfant, venant d’inconnus ou de maîtresses d’école : « Et qu’est-ce qu’elle est sage… » Cette petite phrase, plutôt destinée à ma mère, était le signe d’une éducation réussie – ce qui passait par la politesse, l’écoute des adultes et de leurs consignes, la manière de se tenir ou de s’occuper sans bruit, sans déranger personne. J’avais saisi qu’il y avait de l’enjeu, et des galons à gagner, si l’on se conformait à ces attentes. Alors, malgré mes idées tourbillonnantes et ma soif d’agitation, j’avais appris à réprimer au mieux cette turbulence pour entrer dans le carcan de l’enfant sage. Le regard des adultes et les récompenses de l’institution scolaire vous font vite comprendre que vous avez tout à gagner à jouer ce jeu. Et la lecture qu’on me faisait des Malheurs de Sophie m’avait conforté à ne pas trop défier l’autorité.
Mais qu’est-ce qu’un enfant sage ? La sagesse théorique (sophia, en grec, dont l’amour est la philosophie) et la sagesse pratique (phronésis) touchent au discernement, à la prudence, à la modération, au calme de l’esprit comme de la personne. Autant d’attributs qui s’acquièrent avec l’âge et l’expérience. Elle est d’ailleurs le propre du grand âge : d’où la figure du « vieux sage », par opposition à l’enfant (du latin infans, « celui qui ne parle pas »), considéré pendant longtemps comme dépourvu de raison. Dans la Rome antique, l’enfant est ainsi propriété du pater familias jusqu’à ses 7 ans.
“La sagesse attendue d’un enfant renvoie non pas à une sagesse liée à des connaissances mais à un savoir-vivre. Un vœu pieux ?”
L’enfant sage désignerait alors une antinomie : un enfant ayant des caractéristiques de comportement ou des habiletés dignes d’un adulte. C’est en ce sens que la sagesse attendue d’un enfant renvoie non pas à une sagesse liée à des connaissances mais à un savoir-vivre : un enfant capable de se comporter en société ou dans l’espace public à l’instar des adultes, « tranquille et obéissant » stipule Le Petit Larousse. N’est-ce pas un vœu pieux ?