La grande question
Faut-il tirer des leçons de l’histoire ?
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Pour y voir plus clair dans cette période de crise mondiale et d’incertitude, il est tentant de rouvrir les livres d’histoire. Mais le passé est-il forcément une boussole fiable pour s’orienter dans le présent ? Ce n’est pas si évident. Réponses avec Machiavel, Hegel ou encore Arendt.
De Néron à Hitler, en passant par Napoléon… Les références à des personnages historiques se multiplient depuis la guerre en Ukraine, le conflit au Proche-Orient ou la réélection de Donald Trump. Penseurs, observateurs et acteurs politiques cherchent à saisir quelques bribes de l’histoire pour trouver des solutions, aiguiller leur action ou éclairer le présent. L’idée est souvent de dénoncer un état de fait, comme l’a fait récemment le sénateur français Claude Malhuret, comparant Washington à « la cour de Néron », avec à sa tête « un empereur incendiaire, des courtisans soumis et un bouffon sous kétamine chargé de l’épuration de la fonction publique ».
Parmi ces références, la plus prégnante est celle du nazisme – le fameux point Godwin. Dès 2022, Poutine remerciait ses soldats russes pour leur « précieux combat contre des néonazis ». Trump aussi est comparé à un nazi par certains observateurs. « Comme Hitler, il y a eu un putsch raté. Il installe la terreur. Il dit plein de fausses nouvelles. Il veut déporter des gens », a ainsi affirmé l’écrivain et ex-conseiller d’État Jacques Attali. Une hypothèse renforcée par le comportement récent d’Elon Musk, qui a effectué un salut nazi le 20 janvier, lors de la cérémonie d’investiture du nouveau président américain. Pendant ce temps, l’actuel locataire de la Maison Blanche préfère se rêver en Napoléon, comme lorsqu’il écrit sur X :« Celui qui sauve son pays ne viole aucune loi », pastichant une maxime du célèbre empereur. Napoléon… également cité par Poutine pour désigner Emmanuel Macron, en référence à l’échec de la campagne napoléonienne de Russie, en 1812.
Entre “ego trip” et démagogie
La première impression qui émane de cette prolifération de références est celle d’une confusion généralisée. À défaut de parvenir à comprendre ce qu’il se passe, on tente de se référer à de grandes figures historiques – y compris dans le but purement démagogique d’emporter des suffrages et d’impressionner le plus grand nombre.
Quand elles sont mobilisées par les dirigeants eux-mêmes, ces références viennent nourrir une sorte de boursoufflure de l’ego, qui n’a pas grand-chose à voir avec le souci de vérité. L’écrivain et poète Paul Valéry alertait sur les élans narcissiques et les dangereuses fascinations que peuvent susciter les références historiques mal digérées :
« L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines »
— Regards sur le monde actuel (1931)
À trop ressasser la litanie des faits historiques, c’est même la paix des peuples qui est menacée. Comme le souligne Valéry, l’histoire est un instrument commode qui permet de « justifie[r] ce que l’on veut ». « Elle n’enseigne rigoureusement rien, ajoute-t-il, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. » Tyrans et démagogues en tout genre peuvent venir piocher dans tel événement pour en faire leur miel et emporter l’assentiment des foules.