La lettre du mercredi
Florence : séjour d'enfer dans un paradis perdu
Sandro Botticelli, Le Printemps ou Allégorie du printemps. (Détail de fleurs épanouies aux pieds de Vénus et de Flore). © Domaine public
« J’essaye de ne pas faire partie de ces touristes qui détestent les touristes. Cette haine de soi subtile, pratiquée avec ferveur par les voyageurs qui se croient au-dessus de la mêlée, n’est-elle pas le comble du snobisme ? Et pourtant, je le confesse : après cinq jours à Florence, j’ai eu du mal à endurer les flots de vacanciers qui ont transformé la ville en un parc d’attractions géant.
Vous allez me dire : j’ai peut-être cherché les ennuis en logeant pile sur la place San Giovanni, non loin du célèbre Duomo de Florence. Chaque jour, je pouvais donc constater avec inquiétude la longueur infinie de la file qui s’enroulait tel un serpent venimeux autour de l’édifice – comme pour l’étouffer et en tirer tout le suc. J’observais aussi la quantité de dispositifs destinés à monétiser la place qui grignotaient l’espace environnant la cathédrale : les charrettes tirées par des chevaux déguisés abîmant leurs sabots sur le sol trop dur ; le faux ténor qui, tous les soirs, chantait la même chanson au même moment (Con te partirò) ; et les minihélicoptères clignotants dans un bruit de drone lancés par les touristes dans les cieux (tentaient-ils de dépasser le sommet du campanile de Giotto ?). Je n’ose imager les jours d’été, où, à cette saturation visuelle et à ce prodigieux vacarme, vient s’ajouter une chaleur caniculaire.
Le réel “disneyifié”
Même si je savais qu’il était impossible d’admirer les monuments en silence, j’avais quand même imaginé vivre des moments de contemplation un peu plus sereins, plus “absolus”. Si cette disneyification forcenée m’a particulièrement heurtée, c’est donc aussi parce qu’elle contrastait violemment avec l’image idéalisée que je me faisais de ce lieu.
Au fil des jours, je me suis néanmoins demandé si cet écart entre l’idéal et le réel ne faisait pas paradoxalement partie de l’expérience florentine. En arpentant ses rues, j’ai constaté que la ville avait, en un sens, toujours voulu échapper à son propre prosaïsme, en cherchant un ailleurs parfait, plus beau, plus calme – plus apaisant. Avec ses voûtes, ses colonnades et ses statues antiques, elle a, pendant la Renaissance, voulu reproduire la grandeur passée de l’Empire romain. Et avec ses fresques, ses bas-reliefs foisonnants et fleuris, elle a également tenté de se rapprocher du paradis – ou de l’idée que l’on s’en faisait alors.
Une idée de “Printemps”
Il n’y a qu’à voir Le Printemps de Botticelli. Ce n’est pas le printemps en lui-même qui est représenté, mais l’idée, voire l’idéal de printemps. Le but de l’artiste n’est pas de dépeindre le monde tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être dans le royaume des cieux. La pureté de la forme, la douceur des contours, la délicatesse des drapés, la transparence des couleurs : tout cela est mis au service d’une contemplation censée nous élever vers le divin. Le peintre s’est en l’occurrence inspiré de la philosophie de Marsile Ficin, qui estimait que la beauté artistique était l’une des manifestations de Dieu sur Terre. La beauté est puissante nous dit Ficin dans son Commentaire sur le Banquet de Platon (1468), car elle “émeut et réjouit nos âmes et, en les réjouissant, les ravit et, en les ravissant, les enflamme d’un ardent amour”. Le but n’est pas l’ici-bas, mais le voyage, le “ravissement”, dans un ailleurs divin plus chatoyant et plus désirable.
Foule déchaînée loin des fresques éthérées
Face à un tel désir de transcendance, les alentours du Duomo ont le mérite de nous ramener prestement sur le plancher des vaches. Si le lieu exhibe les pires travers de notre modernité, il est aussi un curieux condensé d’humanité. À force de côtoyer la place San Giovanni, j’ai pris l’habitude, depuis la fenêtre de mon hôtel, d’observer les touristes, non pas comme une horde grouillante, mais comme les personnages d’une multitude de petites saynètes : hommes rougeauds en bermudas, mariées parées de bijoux suivies de près par un cortège de photographes, collégiens blasés, ou encore artistes de pacotille vendant leur camelote… Le tout ponctué par la patrouille régulière des carabinieri censés surveiller ce beau monde. Cet univers agité m’a d’ailleurs rappelé les tableaux du peintre flamand Pieter Brueghel l’Ancien, qui s’attachait à rendre les détails de la vie quotidienne dans toute leur bizarrerie et leur imperfection – bien loin, donc, des fresques éthérées d’un Botticelli.
S'approcher de l’au-delà
En dépit de l’affairement perpétuel qui règne à ses pieds, le Duomo de Florence reste l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’architecture. Cet écart entre la vitalité brutale des individus qui s’excitent en dessous et le sublime de l’édifice qui s’élève au-dessus nous dit peut-être quelque chose de ce qui a poussé les artistes florentins à créer l’une des plus belles villes du monde. Las de l’agitation humaine, trop humaine, qui régnait sur Terre, ils ont voulu fabriquer un ailleurs de rêve, se décollant de l’ici-bas pour s’approcher de l’au-delà. Et après cinq jours sur cette place déchaînée, comme je les comprends ! »
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