Gitta Sereny : « Il aimait ce travail devenu une addiction »
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Cet article est issu du numéro 12 de Philosophie magazine « 12 - septembre 2007 », en kiosque le 23 août 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La journaliste et écrivain Gitta Sereny a été l’une des premières à recueillir les confidences d’un criminel nazi. De ses entretiens avec Franz Stangl, le commandant de Treblinka, est né un livre, Au fond des ténèbres. Sa réédition chez Denoël avec une préface inédite de l’auteur est l’occasion de retracer, loin de tout sensationnalisme, le parcours d’un bourreau.
Gitta Sereny est une pionnière. Née en Hongrie, élevée à Vienne puis à Londres, où elle vit toujours, cette femme hors du commun, âgée de plus de 80 ans, est l’une des premières à avoir fait parler un bourreau nazi. Publié en 1974, avant d’être traduit dans le monde entier, Au fond des ténèbres (trad. Colette Audry, Denoël, 2007), son livre consacré à Franz Stangl, commandant de Treblinka – camp où près de 900 000 Juifs ont été gazés –, demeure l’une des plus troublantes investigations menée à ce jour sur ces officiers de l’enfer. Entre avril et juin 1971, elle passe six semaines et soixande-dix heures d’entretiens, en compagnie de celui que Himmler appelait « notre meilleur commandant ».
Débusqué par Simon Wiesenthal au Brésil, Franz Stangl est jugé en Allemagne en 1970. Depuis sa cellule de la prison de Düsseldorf, il accepte de se confier. Pour la journaliste, le but est de tenter de retracer l’enchaînement maléfique qui a fait de lui l’un des plus zélés exécuteurs de la solution finale. Également sur cette époque, on doit à Gitta Sereny un ouvrage extraordinaire consacré à Albert Speer, l’architecte de Hitler : Albert Speer, son combat avec la vérité (Seuil).
Philosophie magazine : D’où vous vient votre intérêt pour les bourreaux nazis, et pourquoi précisément Stangl ?
Gitta Sereny : Quand la guerre a éclaté, j’étais étudiante à Paris et farouchement antinazie. J’ai commencé par faire un peu de résistance, comme tout le monde, et surtout à m’occuper d’enfants abandonnés. En 1945, j’ai travaillé dans les camps de personnes déplacées, au contact des survivants, c’est-à-dire de gens dont le corps et l’esprit risquaient de ne jamais se remettre des traumatismes subis. Cette expérience auprès des victimes m’a poussée à me demander comment des êtres humains apparemment normaux avaient pu être amenés à commettre de tels crimes. Je me disais alors, mais j’étais très jeune, que quelqu’un devrait tenter d’expliquer cela au monde. Mais comme rien ne venait, je me suis décidée à mener ce travail moi-même. L’occasion s’est présentée en 1970, grâce à un coup de fil du procureur Alfred Spiess. « Stangl est peut-être l’homme que vous cherchez », m’a-t-il dit. De 1967 à 1970, j’avais assisté à une dizaine de procès à travers l’Allemagne. Comparé aux autres accusés, Stangl me semblait effectivement différent, moins primitif, plus ouvert, sérieux et triste. À 63 ans, grand, bien bâti, le front dégarni, il avait le visage très marqué et les yeux bordés de rouge. Il était le seul à manifester un semblant de conscience et il était aussi très sentimental – il adorait ses enfants et sa femme. Autre aspect intéressant : avant d’être affecté au programme d’euthanasie des handicapés en Allemagne puis nommé en Pologne, où il allait commander Sobibor (entre mars et septembre 1942) puis Treblinka (jusqu’en août 1943), cet ancien policier autrichien était un petit homme médiocre que rien ne destinait, a priori, à exercer des responsabilités qui en ont fait l’un des plus grands criminels de l’histoire.