La lettre du mercredi

God Save The Corgis

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Photo non datée de la reine Élisabeth II par Annie Leibovitz, rendue publique par le palais de Buckingham à l’occasion du 90e anniversaire de la reine, le 21 avril 2016

Photo non datée de la reine Élisabeth II par Annie Leibovitz, rendue publique par le palais de Buckingham à l’occasion du 90e anniversaire de la reine, le 21 avril 2016. © Annie Leibovitz/Handout/Epa/Maxppp

La princesse Diana les avait surnommés “moving carpets” (“paillassons vivants”), tant ces chiens courts sur pattes ne quittaient pas leur maîtresse d’une semelle. Depuis le décès de la reine Élisabeth II, les Royal corgis font l’objet d’une attention aussi attendrie qu’ironique. Victorine de Oliveira s’interroge : de quoi les corgis sont-ils le signe ?

 

« La BBC s’est chargée de reconstituer l’arbre généalogique des plus de trente spécimens que la monarque a chouchoutés, quand plusieurs médias, y compris des plus sérieux, ont envoyé des alertes info pour soulager le monde d’un suspense insoutenable : c’est le prince Andrew qui hériterait des animaux chéris – pas sûre que cela soit un soulagement, néanmoins.

Pourquoi une telle ferveur ? Certes, il y a quelques anecdotes amusantes à rapporter. Susan, la “douairière” que la jeune Élisabeth reçut en cadeau pour ses 18 ans, aurait goûté aux mollets de plusieurs membres du personnel du château de Windsor. Un majordome, agacé, serait allé jusqu’à assaisonner au gin et au whisky la pâtée de l’un des chiens, préparée dans les cuisines du palais… avant d’être remercié. La pauvre bête aurait en effet été vue titubant dans les jardins royaux. Avec les chevaux et les voitures, les corgis sont surtout l’une des rares passions connues de la reine, dont on ne sait par ailleurs pas grand-chose des affects et opinions, qu’elle se gardait bien d’exprimer.

On l’a beaucoup dit, son statut de monarque, construit d’après les principes du théoricien Walter Bagehot (1826-1877), l’empêchait de marquer une quelconque préférence politique, de pencher plutôt pour ceci que pour cela. Tout juste se permettait-elle quelques traits d’humour sibyllins et clins d’œil vestimentaires décortiqués sans fin comme on aurait fait l’exégèse de prophéties de la Pythie ou d’énigmes du Sphinx. Une attitude qui a parfois pu confiner à la froideur, voire à l’inhumanité, notamment lors des quelques jours qui ont suivi la mort brutale de la princesse Diana. Mais comme le résume la BBC : “Elle a rendu les corgis cool, et en retour, ils lui ont donné l’air chaleureux.”

Au fond, les chiens incarnent peut-être une certaine idée de la monarchie qu’Élisabeth II tenait tant à endosser : la loyauté, la fidélité et le dévouement. Si les Windsor ont parfois été perçus comme des parasites de l’Union, rechignant à payer leurs impôts et leurs droits de succession, les corgis forment comme le signal de leur dépendance à l’égard du peuple britannique. Sur quoi repose le pouvoir royal ? Sur une liste de principes constitutionnels, certes. Mais dès lors que le peuple viendrait à se lasser de ses monarques et à sentir son attachement diminuer, les propriétaires de corgis auront du souci à se faire. Leurs voisins d’outre-Manche donnent après tout l’exemple d’une tolérance limitée aux excès royaux, coupés net quelques siècles auparavant.

Ce soir, après une première procession depuis le château de Balmoral en Écosse, le cercueil d’Élisabeth II arrivera au palais de Westminster, pour y reposer jusqu’aux funérailles prévues lundi 19 septembre prochain. Si l’heure est à un recueillement solennel pour les Britanniques, elle est aussi à un dernier souvenir amusé. Peut-être certains sujets seront-ils même tentés de donner une ultime petite tape affectueuse à “Lilibeth”. Façon de soigner le choc via “the hair of the dog”, comme ils disent. »

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