Cinéma

Histoire d’eau

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Paula Beer dans Ondine

Paula Beer dans Ondine. © Christian Schulz

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Cet article est issu du numéro 143 de Philosophie magazine « De la fin de la démocratie en Amérique », en kiosque le 24 septembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le dernier film de Christian Petzold (réalisateur de Barbara et de Transit) fait plonger ses personnages dans les abîmes du désir à l'épreuve du passé.

 

Selon la légende, la naïade Ondine se présente à l’amoureux déçu dès qu’il crie son nom sur la rive. Elle se donne à lui, dit-on, à condition que leur engagement ne soit jamais rompu, faute de quoi l’amant devra mourir, tandis qu’elle retournera sous les eaux. Transposée de nos jours à Berlin, par le réalisateur Christian Petzold, la trame devient : une femme est quittée par son compagnon pour une autre, et il devra donc mourir. Sauf que, en s’inspirant de la nouvelle de la romancière autrichienne Ingeborg Bachmann, le cinéaste introduit une variation. Ondine (Paula Beer, photo), doctorante en histoire, veut échapper à la malédiction et ne plus dépendre du seul désir masculin. Après avoir été quittée, elle conjure le sort et s’éprend à nouveau d’un scaphandrier (Franz Rogowski) qui explore une ville engloutie dans un lac artificiel. Au réalisme, Christian Petzold mêle ainsi l’onirisme. Les deux amants (remarquablement interprétés) paraissent l’un et l’autre happés par les profondeurs du passé. Cette impossibilité d’échapper au tragique, à ce qui semble déjà déterminé, est confirmée par le choix du mythe lui-même qui, dans son déploiement lacunaire, suscite des attentes. De même que dans les contes de fées, par-delà les versions innombrables, une trame résiste, à l’origine incertaine, de même Christian Petzold joue avec ce qui est toujours déjà là, bien qu’incomplet. Il filme la « trace », au sens que Derrida donne à ce concept. Selon le philosophe, la trace n’est pas ce qui reste d’un passage mais, au contraire, l’origine, ce qui préexiste. Il déjoue la tentation de saisir une essence originale, puisqu’il n’existe jamais que « le simulacre d’une présence qui se disloque », des « fantômes » dont le cinéma, précisément, « décuple le pouvoir ». Voici ce qui rend le film de Christian Petzold, dont les personnages ont tout l’air de spectres, si singulier : ils incarnent une présence admirablement creusée par l’absence.

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