Judith Butler. “Homme ou femme, peut-on devenir autre chose?”

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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Judith Butler, féministe engagée, est la théoricienne des études sur le genre (gender studies). Les débats sur le Pacs, le mariage homosexuel, l’homoparentalité ont révélé l’acuité de son approche. Pour la philosophe américaine, si des différences existent entre les deux sexes, elles sont historiques, variables. Un plaidoyer politique pour la diversité, au-delà des lignes de partage traditionnelles.

Philosophie magazine : Quand vous abordez la question de la différence sexuelle, vous utilisez la notion de « genre ». Quelle différence faites-vous entre « sexe » et « genre » ?

Judith Butler : Alors que le « sexe » est une sorte de « fait », le « genre » est une construction sociale. Il désigne l’ensemble des significations culturelles qu’assume un corps sexué. Le sexe, lui, est conçu comme une présupposition biologique, un socle plus ou moins fixe et invariable. Dans sa formulation première, le genre est lié au sexe : il le présuppose et agit à partir de lui. Le genre est une construction du sexe. Mais les difficultés surgissent lorsque nous essayons de trouver ce « sexe pur » qui serait antérieur à la construction du genre. Pourquoi ? Parce que, quoi que nous fassions, nous appréhendons toujours ce « sexe » à travers nos catégories mentales. Un médecin qui cherche à diagnostiquer une maladie oriente son questionnement en fonction des catégories médicales qu’il a apprises. S’il y a bien une matérialité du corps – cela n’est pas remis en question –, nous n’avons jamais accès à ce corps en dehors de la construction d’un certain esprit. Le terme même de « différence des sexes » suggère que l’humain en tant que tel est nécessairement divisé entre masculin et féminin. Je crois qu’il faut justement s’interroger sur la façon dont cette dualité morphologique, ce « dysmorphisme » sexuel, a été développée dans l’histoire comme un idéal. Il s’agit de s’interroger de façon critique sur ce que c’est qu’être et devenir une « femme » ou un « homme », et de se demander si ce sont les seules possibilités que nous avons. Peut-on devenir autre chose ?

 

Le sexe est-il lui aussi une construction ?

Oui. Il ne faut pas l’accepter comme un fait, mais le considérer comme une catégorie en constante réélaboration. Homme-femme : cet idéal dysmorphique ne nie-t-il pas le continuum qui existe, au niveau biologique et génétique, entre les corps masculins et féminins ? Nous faisons comme si le dysmorphisme sexuel était un « fait » ou une réalité du sens commun. Or il faut se demander comment le sens commun s’établit à travers le temps. Il me semble salutaire de s’interroger sur la façon dont les faits sont « faits » (construits, fabriqués) et « défaits ». Il faut s’interroger sur le « sexe », questionner les arguments scientifiques et médicaux qui ont servi à son élaboration et à sa régulation. C’est un travail crucial, aux implications directes sur les politiques de santé concernant les intersexes (autrefois dits « androgynes » ou « hermaphrodites ») et les transsexuels, tous ceux dont l’anatomie ou la constitution biologique n’est pas dismorphique (lire encadré p. 47). Socialement et psychologiquement, ces sujets brouillent la distinction entre homme et femme.
 

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