Préface de Peter Szendy
Kant, la paix perpétuelle et la dette
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans une lettre datée du 13 août 1795, Kant propose à Nicolovius, son éditeur de Königsberg, un petit texte intitulé Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf. Littéralement : « Vers la paix perpétuelle. Une esquisse philosophique ». Quelques mois auparavant, Frédéric-Guillaume II de Prusse s’était retiré de la coalition menée par l’Autriche contre la France révolutionnaire et avait signé avec celle-ci le traité de paix de Bâle.
L’ouvrage s’amorce avec un bref paragraphe où Kant assure que son esquisse n’est qu’un ensemble d’« opinions risquées au petit bonheur », qui ne sauraient être tenues pour subversives. Il faut rappeler qu’en 1793, son essai La Religion dans les limites de la simple raison avait essuyé les foudres de la censure royale. Kant prend ainsi ses précautions. Mais le ton ironique qu’il adopte a parfois été interprété – notamment par Hannah Arendt – comme le signe qu’il ne prenait pas lui-même très au sérieux son petit traité de paix.
Qu’en est-il ? Et quelle valeur devrions-nous, aujourd’hui, attribuer à ce texte ?
« L’idée d’une paix perpétuelle n’est pas une innovation kantienne »
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’idée d’une paix perpétuelle n’est pas une innovation kantienne. On la trouve déjà chez Leibniz, Voltaire ou Rousseau lorsqu’ils discutent le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l’abbé de Saint-Pierre (1713). On peut même remonter plus loin, en 1623, pour évoquer l’ouvrage du moine français Émeric Crucé, intitulé Le Nouveau Cynée, ou Discours d’Estat représentant les occasions et moyens d’establir une paix generalle, et la liberté de commerce par tout le monde. Où l’auteur tente de « montrer que la différence des Religions ne peut empêcher la paix universelle », une paix qu’il s’agit dès lors d’« assurer à perpétuité » en fondant une assemblée mondiale d’ambassadeurs siégeant à Venise, sans doute la première préfiguration de l’actuelle Organisation des Nations unies.