Biographie
Kant. Un ascète ambitieux
© Olivier Marbœuf pour PM
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Cet article est issu du numéro 24 de Philosophie magazine « 24 - novembre 2008 », en kiosque le 30 octobre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Son emploi du temps est réglé comme du papier à musique : le philosophe mène une vie austère et casanière. Une rigueur qui lui permet d’élaborer un immense travail de la pensée. Son objectif ? Fixer les limites de la connaissance. Voici donc vingt-quatre-heures de la vie d’Emmanuel Kant.
Königsberg, capitale de la Prusse orientale. Il est cinq heures moins cinq du matin. Lampe, ancien soldat et domestique de son état, pénètre dans la chambre à coucher d’une maison située au cœur de la ville. Il prononce la phrase rituelle avec le ton martial de rigueur : « Il est temps. » À cette injonction, un homme ne rechigne jamais et se lève. Il est de petite taille, maigre, il a la poitrine plate, l’épaule droite plus haute que la gauche, les yeux bleus. C’est Emmanuel Kant. Commence alors pour lui une journée réglée minutieusement selon un emploi du temps intangible. Le philosophe allemand ne badine pas avec la discipline, en effet.
Il est cinq heures, donc, et Kant est déjà installé à son bureau. Non pas encore pour travailler, mais pour prendre une ou deux tasses de thé léger en guise de petit déjeuner. Puis il fume une pipe, la seule de la journée. Il s’habille soigneusement, revêt sa perruque blonde poudrée à blanc et son chapeau, et part faire ses cours qui commencent généralement à sept heures. Des cours qu’il donne évidemment à l’université de Königsberg, la ville où il est né le 22 avril 1724, où il a étudié et enseigné toute sa vie, et où il est mort quatre-vingt ans plus tard, le 12 février 1804. Hormis ses premières années d’adulte où il était précepteur pour des familles nobles de la région, Kant ne s’est jamais éloigné durablement de sa ville natale. Il n’a jamais voyagé à l’étranger, il ne s’est jamais rendu dans les centres intellectuels voisins comme Riga, il n’a même jamais franchi les frontières de sa province. Pourtant, dans les cours qu’il assume successivement comme professeur directement payé par ses étudiants (privatdozent) de 1755 à 1770 et comme professeur titulaire de la chaire de logique et de métaphysique de 1770 à sa retraite, en 1796, ce sédentaire absolu est l’un des premiers universitaires allemands à enseigner la géographie. Non content de retracer l’histoire de la Terre et d’analyser la composition de l’atmosphère, il se fonde sur les récits des missionnaires et des explorateurs pour faire des observations sur les mœurs de peuples éloignés, des Chinois aux Papous ! Certains préjugés de l’époque passent difficilement aujourd’hui (« les nations de l’hémisphère Sud se situent au niveau le plus bas de l’humanité »), il n’en reste pas moins : Kant, qui ne se meut point, se veut cosmopolite, connaisseur et « citoyen du monde ».