Kostas Axelos, « l’obscur »

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Kostas Axelos

Kostas Axelos © Philippe Matasas / Opale

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Cet article est issu du numéro 38 de Philosophie magazine « 38 - avril 2010 », en kiosque le 25 mars 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L'écrivain Roland Jaccard rend un hommage émouvant à celui qui fut son aîné, son voisin, son ami.

 

« J’avais 25 ans quand j’ai connu Kostas Axelos. C’était à Lausanne. Il était venu y donner une conférence. Je n’en ai gardé aucun souvenir, sinon celui d’une voix qui martelait chaque mot comme s’il recelait un trésor. L’homme portait beau, buvait sec et avait un faible pour les baby-dolls. Il approchait de la quarantaine et avait conservé l’allure d’un guerrier. Il aurait pu tourner dans le film de Robert Aldrich : Trahison à Athènes. D’ailleurs, il venait d’Athènes et il avait été condamné à mort pendant la guerre civile où il avait combattu avec les communistes. C’était alors son principal titre de gloire, et il ne manquait jamais de le rappeler.

Après sa conférence, je l’avais entraîné dans quelques mauvais lieux lausannois et nous avions sympathisé. J’étais un freudien novice, lui un philosophe belliqueux.
Il voulait en découdre avec Jean-Paul Sartre et rêvait d’une confrontation publique au cours de laquelle il l’aurait mis K.-O. Sartre n’a pas eu l’élégance de lui donner cette chance, et Kostas s’est trouvé d’autres adversaires. Jacques Lacan, notamment. Il racontait volontiers la confidence que lui avait faite Martin Heidegger après qu’il l’eut conduit à Cerisy-la-Salle, en voiture, avec Lacan : “Le docteur n’aurait-il pas besoin d’un docteur ?”

Après m’être installé à Paris au 19, rue Monsieur (j’appris à cette occasion que Monsieur était le nom qu’on donnait au frère du roi) dans le même immeuble que Kostas, j’eus l’occasion de le voir tous les jours. Comme je collaborais au Monde des livres, et que j’avais été chargé d’une double page sur Lacan, je lui demandai d’intervenir. Il ne ménagea pas ses sarcasmes. Le docteur René Held qui comptait parmi nos amis et qui avait bien connu Lacan lors de ses études lui emboîta le pas. Et Georges Mounin, le linguiste, également. Il ne restait plus que Bertrand -Poirot-Delpech pour arracher quelques sentences à Lacan, ce qu’il fit avec son humour habituel. Bref, pour la première fois dans l’histoire du Monde une double page qui couronnait en principe une œuvre se métamorphosa en un règlement de comptes.

Kostas jubilait. Et lors d’un dîner avec son vieil ami Pierre Fougeyrollas, tous deux tombèrent d’accord pour dire que Lacan ne pouvait guère faire mieux que remâcher Nietzsche, Heidegger et ce qu’il reste de pensée dans le catholicisme intégriste. Ils prévoyaient que dans dix ans l’histoire aura fait justice du lacanisme qui n’intéressera plus personne.

Peut-être, si j’y réfléchis, l’état d’esprit de Kostas Axelos l’amenait-il à penser que plus rien n’intéresserait plus personne. Aucun nouveau départ n’était prévisible.
Il suffisait de le reconnaître.

Il n’était même pas réactionnaire, simplement dépressif. Il avait été communiste. Il ne l’était plus. Il avait fondé avec quelques amis la revue Arguments. Elle était demeurée confidentielle. Il disposait bien d’une collection aux éditions de Minuit – il publia notamment Herbert Marcuse, Karl Korsch… –, mais le cœur n’y était plus. Lui-même se fit de plus en plus rare. Il était revenu de tout, sauf d’Héraclite. Obscurcir l’obscurité : telle était dorénavant sa tâche.

Nicole, sa compagne, si enjouée, si charmeuse, si tendre, l’avait quitté. Notre ami -commun, Jean-Michel Palmier, était décédé. Les années avaient passé.

Je croisais de temps à autre Kostas au boulevard Saint-Germain : il avait toujours fière allure, mais nous n’avions plus rien à nous dire. Il avait déménagé, lui aussi. Il avait vécu avec une jeune femme chinoise. Il donnait maintenant l’impression d’une solitude hautaine. Le temps des bars à café lausannois, des vacances à Hydra, des nuits à parler de Husserl ou de Heidegger était passé. Il avait préfacé un de mes premiers livres : cela m’avait ému. J’étais si jeune alors. Il m’avait fait partager sa vie, rue Monsieur. Ce qu’il m’a enseigné, ce n’est pas la philosophie, c’est la générosité. Mais peut-être les deux se confondent-elles. »

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